RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE OU DÉRÈGLEMENT CLIMATIQUE ?

Frédéric Thomas ; TCS n°76 - janvier/février 2014

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Il y a 15 ans, cette menace d’importance majeure était bien médiatisée. Le protocole de Kyoto était mis en avant, on parlait de séquestration du carbone et Nicolas Hulot avait obligé habilement les candidats aux élections présidentielles de 2007 à se positionner sur la question. Le Grenelle de l’environnement, organisé ensuite, a été une tentative intéressante, un bon effet d’annonce dont l’impact s’est cependant effrité avec le temps. Aujourd’hui, le sujet ne semble plus à la mode alors que la météo que nous subissons depuis une dizaine d’années et plus particulièrement sur les deux dernières campagnes soulève des interrogations. À ce titre, l’hiver 2013-2014 risque de rester dans les annales pour ses excès de pluviométrie mais aussi pour son extrême douceur !

À l’époque nous avions plutôt compris « réchauffement climatique », une idée bien véhiculée par la fameuse phrase de J. Chirac en ouverture de son discours à l’assemblée plénière du IV Sommet de la Terre à Johannesburg en Afrique du Sud en 2002 : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. » Mais avant le réchauffement, les grands climatologues nous parlaient de changement et plus précisément de dérèglement climatique : plus de périodes très chaudes et très froides, plus de fortes pluies, plus de tempêtes, de tornades et d’ouragans… Il semble, au regard de ce qui se passe depuis quelques années et particulièrement en 2013, que nous sommes bel et bien entrés dans cette nouvelle ère ; le dérèglement climatique est, de manière insidieuse, certainement déjà en marche.

Nier cette évidence est aujourd’hui difficile et des collègues d’autres régions du monde, en proie eux aussi à des météos de plus en plus extrêmes, font le même constat. Les causes sont certainement très diverses et pas seulement d’origines anthropiques. Cependant, ignorer l’impact des activités humaines est impossible : il serait surprenant de pouvoir continuer d’émettre toujours plus de gaz à effet de serre en toute impunité. Bien que la consommation d’énergie fossile, souvent mise en avant, puisse tenir une place prépondérante dans la balance, la déforestation, la désertification et aussi l’appauvrissement de nos sols en matières organiques représentent des niveaux d’émissions également très significatifs. Une variation d’un point de matière organique correspond à environ 20 t de carbone/ha ou un delta de 74 t de CO 2 dans l’atmosphère : des quantités non négligeables. À titre de comparaison, cela correspond à l’émission (en CO 2 ) d’une voiture diesel consommant 7 l/100 km sur 270 000 km.

En plus des populations précaires de la planète et de ceux qui ponctuellement perdent leurs biens à cause d’une inondation ou d’une tornade, l’agriculture est globalement l’activité la plus touchée par les caprices du climat. Avec les reports de semis de céréales et de maïs, le manque de température au printemps, les orages, les averses de grêles de l’été puis l’humidité de l’automne et de l’hiver, la saison dernière est édifiante. Bien que certains aient réussi à passer entre les gouttes et d’autres aient même bénéficié de ces conditions particulières, les bouleversements d’assolement, les ressemis avec des rendements qui ne sont pas au rendez- vous ont coûté cher et pèsent encore lourdement sur la trésorerie et le moral.

Comme nous prévenaient des experts éclairés, les assureurs sont aussi en première ligne. Les sinistres sont inévitablement en forte hausse et les frais d’indemnisation explosent et dépassent largement les cotisations et les subventions. Au-delà des aspects environnementaux, le dérèglement climatique risque de devenir rapidement un gouffre financier obligeant les compagnies d’assurance à chercher de nouvelles sources de recettes.

Sans vouloir être alarmiste mais seulement réaliste, l’histoire du Bassin méditerranéen peut permettre de comprendre ce qui nous arrive. Bien que ces civilisations antiques n’avaient pas les moyens que nous possédons aujourd’hui, il est clair que la déforestation suivie par l’exploitation intensive des sols a entraîné de l’érosion et progressivement une diminution de la production agricole. En retour, avec la perte d’une couverture et d’une végétation évaporante, les pluies se sont faites plus rares mais plus violentes conduisant progressivement cette région dans une spirale négative jusqu’à la situation dans laquelle nous la connaissons aujourd’hui. Nous prenons vraisemblablement la même voie au niveau global ; espérons seulement que l’échelle temps nous laisse suffisamment d’espace et nous permette de réagir.

Il est cependant illusoire d’attendre que le monde devienne raisonnable et que des mesures politiques courageuses impactent de manière forte et durable. La Chine par exemple continue de construire une tranche de centrale électrique à charbon par semaine pour soutenir son développement industriel et les États-Unis avec le gaz de schiste envisagent de devenir le premier producteur d’énergie dans le monde en 2017. En d’autres termes : nous n’avons peut-être plus assez d’énergie sur terre pour nous permettre de continuer à vivre et à consommer comme nous l’avons fait lors des cinquante dernières années, mais il y a encore trop d’énergie disponible pour parier sur sa raréfaction pour sauver le climat, d’autant plus qu’il ne s’agit que d’une partie de l’équation.

En revanche, il ne faut pas, à notre niveau, sous-estimer la situation et rester concentré sur le développement de la qualité de nos sols qui sont le seul moyen de tamponner un climat qui dérape. La simplification du travail du sol, la couverture et surtout l’ancrage par des racines vivantes, c’est le moyen d’améliorer l’infiltration et de ralentir les flux d’eau vers les fossés et les rivières. C’est aussi le moyen de garder la terre dans les parcelles et d’éviter de la voir partir par milliers de tonnes dans la Seine, la Loire, la Dordogne ou la Garonne, aux aspects plutôt boueux cet hiver : une gangrène insidieuse qui mine le meilleur de nos champs, limite à terme leur capacité de production et les sensibilise encore plus aux effets du climat. L’AC, c’est aussi moins de consommation de gasoil et donc d’émissions de GES mais aussi une croissance des taux de matières organiques. Même s’il est plus juste de parler de ralentissement des flux organiques que de séquestration, il s’agit cependant de possibilité de stockage et de réduction significatives de carbone atmosphérique. Enfin, l’approche légumineuses et auto-fertilité que nous soutenons particulièrement, comme le montre le dossier de ce numéro, va également réduire l’impact énergétique de l’azote de synthèse mais aussi les émissions de protoxyde d’azote, un gaz aux effets radiatifs 300 fois plus importants que le CO 2 .

Ainsi, chaque jour dans vos champs, l’objectif de l’AC est de développer et de préserver vos sols pour sécuriser d’abord votre avenir. Comme la démarche est vertueuse, c’est aussi œuvrer efficacement, à votre niveau, pour limiter l’étendue du dérèglement climatique. C’est seulement l’impact du plus grand nombre qui pourra changer le cours des événements en espérant que la terre (vision globale) puisse réagir et se régénérer aussi vite que la terre (que nous cultivons) lorsque le mode de gestion devient cohérent.


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