CÉRÉALES : LES PRIX SONT-ILS ÉLEVÉS OU SEULEMENT RÉMUNÉRATEURS ?

Frédéric Thomas, Magazine TCS n°69 ; septembre/octobre 2012

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Le cours actuel des céréales n’est pas sans animer des débats et des controverses. Si globalement les céréaliers sont satisfaits et estiment qu’il s’agit d’un juste retour, d’autres, et surtout les éleveurs, râlent, prétextant d’être pris en otages avec en toile de fond les altermondialistes qui accusent les spéculateurs et agitent le spectre du retour de la faim dans le monde. Comme d’habitude, la situation est beaucoup plus complexe et loin de ces relations de cause à effet trop simplistes évoquées par les uns comme les autres. Les cours actuels sont avant tout liés à des fondamentaux, et, structurellement le monde est en déficit céréalier (les stocks mondiaux sont voisins de 65 jours : le seuil critique annoncé par la FAO). Il est donc logique que des accidents climatiques tels que la sécheresse aux USA, un grand pays agricole, entraînent la sécurisation des positions des acheteurs et donc une fermeté des cours. Ces derniers sont certes amplifiés par des spéculateurs mais comme les agriculteurs en matière de pollution, ils ne sont pas responsables de tous les maux. Ce sont seulement des « révélateurs » qui cherchent à anticiper des tendances de production sur lesquelles ils ont en fait peu de pouvoir.

Même si l’on peut se réjouir de ce niveau de prix en tant que céréalier, il faut cependant rester prudent car les coûts de production, qui intègrent beaucoup d’énergie mais aussi des rattrapages de marges, suivent inévitablement la même courbe. Les revirements de situation tout aussi brutaux et rapides, à l’instar de 2007-2008, sont également probables et d’autant plus dangereux que les coûts de production auront toujours beaucoup d’inertie à la baisse.

En complément et pour tous ceux qui prétendent que les céréales sont chères voire trop chères, il faut signaler que 200 €/t correspondent à seulement 130 F/q, le prix moyen payé aux agriculteurs sur la période 1960-1990, alors que l’ensemble des coûts de production (main-d’oeuvre, énergie, mécanisation et azote pour les principaux) mais aussi les contraintes, les réglementations et les taxes étaient largement plus faibles (de 4 à 6 fois inférieurs en fonction des postes). L’exemple le plus frappant est la comparaison de l’évolution du SMIC : en se basant sur l’année 1987, si le prix des céréales avait suivi la même évolution que les salaires, le blé devrait aujourd’hui être payé 446 €/t.

Ces quelques chiffres révèlent le formidable effort d’efficacité et d’économie de coûts de production qu’ont réalisé les agriculteurs sur les 20 dernières années dont une partie revient d’ailleurs aux approches TCS et SD. Ce défi a souvent été possible en acceptant une réduction conséquente de revenu et surtout une forte érosion de la capacité d’investissement. Plus que de « prix élevés », il convient mieux aujourd’hui de parler de « prix rémunérateurs ».

Habitude ou désinformation habilement utilisées ? Difficile de trancher mais le ressort marche toujours aussi bien : lorsque le blé augmente, le pain augmente. Cependant, et aucun média n’en fait écho, il ne baisse pas lorsque le prix du blé est divisé par deux en 6 mois (différence entre le prix de septembre 2007 et juin 2008). La raison est simple, à l’image du pain (produit moyennement transformé) la valeur de la matière première (revenant directement à l’agriculteur) est souvent largement inférieure à 10 % (entre 6 et 7 % pour le pain). En fait, et plus que la matière première, ce sont l’énergie, le transport, la main-d’œuvre, la conservation, l’emballage, le marketing mais aussi les pertes et le gaspillage à tous les niveaux sans compter les taxes et les marges qui forment le prix final. La rémunération de l’acte de production est même minime voire négligeable pour certains produits très transformés et très marketés comme les céréales (du petit-déjeuner) ou les plats tout préparés. Cette hausse des coûts intermédiaires explique pourquoi au milieu des années 1970, l’augmentation du prix de la baguette faisait la une des médias en atteignant le Franc symbolique, alors que le prix du blé était déjà d’environ 200 €/t. Avec pratiquement le même coût de matière première (blé), plus de 35 ans plus tard, la baguette vaut presque 1 €. Est-ce vraiment le prix du blé qui est la cause de cette multiplication par 6 ?

Aujourd’hui, le salut du sacro-saint panier de la ménagère et la maîtrise du budget d’alimentation ne sont certainement pas dans la réduction du prix à la production mais avant tout dans des réorientations au sein des filières agroalimentaires et des changements de comportement au niveau des consommateurs qui devront rechercher un approvisionnement plus local, plus saisonnier et beaucoup moins transformé : des changements qui devront être encouragés et repris par la distribution. Tout le monde s’y retrouvera, que ce soit en matière de budget, d’environnement ou d’impact sur la santé.

Cette hausse du prix des céréales pèse par contre sur les éleveurs et plus particulièrement les formes d’élevages très dépendantes de la consommation de céréales. Certains se sentent même un peu prix à la gorge allant jusqu’à revendiquer une baisse des cours implorant une forme de solidarité interprofessionnelle. Même si cette revendication est louable, elle n’en reste pas moins illusoire. S’il est possible de mieux répartir les aides PAC mises en place, à l’époque, pour accompagner l’ouverture des frontières et donc accompagner une chute des prix des céréales avantageuses pour les transformateurs mais aussi les éleveurs, l’Europe qui reste très déficitaire en protéines n’a pas de levier sur les cours du soja à part encourager le redéploiement de la production de légumineuses (dossier que nous avons toujours activement soutenu). Le salut de l’élevage en France ne se trouvera certainement pas dans l’encadrement ou la réduction des cours actuels des céréales. L’élevage, qui ne doit surtout pas être considéré comme une activité « hors sol », doit rechercher plus d’autonomie ; d’importantes marges de manœuvre existent à ce niveau : de nombreux articles, reportages et dossiers de TCS le montrent.

L’élevage qui est aussi fortement impacté par la mondialisation peut également retrouver un retour de compétitivité en décalage avec la production céréalière. Le prix attractif des céréales va inévitablement réorienter le choix de nombreux producteurs qui préféreront profiter des cours et collecter de la trésorerie immédiate plutôt que transformer cette matière première. De plus, l’augmentation actuelle du prix du coût de l’alimentation des animaux, est valable pour tous les producteurs de la planète. Cependant, elle est plus importante, en valeur relative, pour ceux qui sont plus compétitifs grâce à des prix de main-d’œuvre très bas et pas ou peu de contraintes environnementales.

Enfin, il suffit d’analyser les prix des produits dans les rayons alimentaires pour constater un « discount alimentaire » qui n’émeut pas les consommateurs, bernés ou anesthésiés par la communication et les médias. À titre d’exemple : est-ce normal que le lait demi-écrémé de base soit vendu au même prix que son équivalent Coca-Cola : environ 0,60 €/litre ? Mieux encore, 3 litres du même lait équivalent à seulement 1 l d’essence. Nous sommes ainsi face à un souci de valeurs et une augmentation du prix des produits alimentaires, qui est fort probable, induira des changements de comportement, et nous l’espérons, une plus grande considération pour l’agriculture.

Le cours élevé des céréales n’a pas que des aspects négatifs. Il permet de faire facilement le tri entre les énergies « durables » et les énergies de substitution. À ce titre, les agro-carburants à l’américaine ou la méthanisation à l’allemande, des orientations basées sur la transformation de « produits nobles » contractualisés à des prix difficilement rémunérateurs sont aussi fortement controversés. Comme nous l’avons toujours défendu mais aussi démontré, que ce soit sur les fermes comme dans toutes les strates de la société, en matière d’énergie, il faut penser économie et réduction de la consommation bien avant de considérer la production d’énergie aussi économe, durable et non impactante sur l’environnement soit-elle.

Cette hausse des cours a également des répercussions heureuses sur la croissance et le PIB. Si l’on considère les 70 millions de tonnes de céréales produites en moyenne en France, une augmentation du prix de 100 €/t représente 7 milliards d’euros : ce qui n’est pas une paille. On peut également estimer que cette meilleure rémunération joue positivement sur la balance commerciale bien qu’il faille rester prudent car le prix des importations augmente aussi en conséquence, d’où la nécessité d’une politique d’économie et d’autonomie au sein des exploitations agricoles mais aussi au niveau du pays et de l’Europe. Dans tous les cas, cette manne financière qui arrive au cœur de nos campagnes, en acceptant une grande disparité entre les types d’exploitations et les régions, va permettre de remettre à flots certaines trésoreries et redonner une capacité d’investissement et de modernisation. De plus, les agriculteurs sont souvent ceux qui entretiennent, à leurs frais avec des considérations pas toujours économiques, une partie du patrimoine et du paysage. Une meilleure rémunération des agriculteurs c’est aussi plus d’argent frais pour soutenir en ricochet l’ensemble de l’économie rurale.

Des prix rémunérateurs c’est aussi retrouver un équilibre dans les échanges avec les pays détenteurs de ressources énergétiques et minières (pays du Golfe et du Moyen-Orient) qui, dans leur grande majorité, ne sont pas de gros producteurs et pourront difficilement le devenir, au vu de leurs contextes pédoclimatiques. Le retour à plus d’équité est gage de respect, d’écoute et de plus de stabilité.

Par contre, la hausse du cours des céréales est souvent accusée d’accentuer la faim dans le monde. D’ailleurs, beaucoup de communications ont été faites dans ce sens en 2007 avec les « émeutes de la faim ». Il est vrai que l’augmentation soudaine des prix des denrées de base (riz, blé et maïs) dans des pays où la partie du budget consacrée à l’alimentation est encore très majoritaire, peut induire des situations de crise. Cependant il ne faut pas oublier que c’est le « dumping » de ces mêmes céréales à des prix mondiaux déconnectés des coûts de production, principalement par l’Europe et les USA, qui a bouleversé et anéanti bon nombre d’agricultures paysannes et vivrières incapables de lutter, qui a affamé paradoxalement la petite paysannerie et le monde rural, qui a gonflé les bidonvilles et qui a rendu énormément dépendants de l’importation de nombreux pays pour leur alimentation. Inversement des cours rémunérateurs, c’est aussi une bonne nouvelle pour des millions de petits agriculteurs de par le monde qui trouveront certainement dans cette aubaine la possibilité, si on leur en laisse la chance, de développer leur agriculture pour subvenir aux besoins de leurs populations mais aussi mieux en vivre.

Enfin, l’augmentation du budget alimentation est inéluctable dans les années à venir. Il induira une modification des comportements des consommateurs occidentaux qui devront réorienter leur priorité et apprendre à se nourrir différemment. Au niveau global, cette hausse aura obligatoirement, une forte incidence sur le coût du travail. En effet, la main-d’œuvre « pauvre et exploitée  » de par le monde qui mine et ruine en retour nos économies est souvent payée juste pour se nourrir. L’augmentation du coût de l’alimentation qui représente la quasi-totalité de leurs besoins de subsistance ne pourra pas se faire sans une augmentation de leur rémunération et donc des coûts de production. Ce rééquilibrage positif est déjà bien en œuvre en Chine qui représente 20 % de la population mondiale avec encore 70 % de ruraux. Sur les 3 dernières années, les salaires en fonction des corps de métier ont progressé de 6 à 10 %/an voire dans certains cas de 20 %.

L’augmentation des cours des céréales ou plutôt le retour de prix rémunérateurs est appréciable pour une partie du monde agricole. Plutôt que de crier au loup avec des analyses, argumentations et revendications qui ne sont que partielles voire contre-productives, il est nécessaire de développer, comme toujours, une approche globale. Pour le reste de la profession et surtout pour les éleveurs, le chemin n’est pas simple ni sans difficultés et réajustements mais en avons-nous vraiment le choix ? Certains modes de production devront obligatoirement être adaptés ou revus avec toujours en toile de fond la recherche de plus d’efficacité mais surtout d’indépendance : des solutions et des pistes sérieuses existent cependant. À l’autre bout de la chaîne, l’augmentation du prix de l’alimentation est également inéluctable. Il en est certainement fini de la nourriture « discount » : le consommateur devra lui aussi revoir ses comportements d’achat et gérer différemment son budget alimentaire. Même si cela risque d’être difficile pour certains, cette augmentation apportera, il faut l’espérer, plus de respect pour la nourriture et ceux qui la produisent. Les multiples impacts de l’augmentation du cours des céréales n’ont pas fini de nous surprendre.


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