Séverin Gauvin, diversifier la ration, c’est diversifier la rotation

Matthieu Archambeaud - TCS n°52 - avril / mai 2009 -



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Séverin Gauvin élève une cinquantaine de vaches laitières (400 000 l de quota lait) et des dindes de chair, dans le secteur de Guémené- Penfao en Loire-Atlantique, sur des terres moyennes. Installé depuis 1984, il agrandit progressivement sa surface cultivée avec pour leitmotiv  : produire simplement et efficacement pour maîtriser son système sans grande ressource en main-d’œuvre.

Avant tout éleveur, la production de Séverin Gauvin est tout de même partagée entre l’alimentation du troupeau et les cultures de vente. Ainsi sur ses 158 ha, il produit une vingtaine d’hectares de maïs ensilé, une dizaine d’hectares récoltés en grain humide, une trentaine d’hectares en blé et en orge. Depuis qu’il s’est lancé dans les TCS et le semis direct en 1999, il affirme qu’il ne voit plus son troupeau du même œil : « Le maïs ensilage n’est plus une priorité dans l’alimentation du troupeau, bien que le maïs grain humide reste une source d’énergie concentrée et moins vite digérée que du blé par exemple ». L’autre avantage du grain est qu’il peut être produit indifféremment sur l’un des nombreux îlots de la ferme sans alourdir le coût du transport. Enfin, cela évite à son troupeau de manger la tige de maïs qu’il trouve peu intéressante comparée aux divers ensilages et foins qu’il produit par ailleurs et qui sont également plus riches en protéines.

Pour prévenir les problèmes de santé liés au pH, S. Gauvin apporte à ses bêtes une ration très diversifiée présentant au moins 35 % de fibres : la ration « doit être adaptée au troupeau et non à l’éleveur ». Par ailleurs, il préfère éviter que le troupeau consomme des pailles de céréales, susceptibles de porter des traces de résidus de pesticides : celles-ci sont réservées au paillage quotidien de la stabulation. Il est ainsi obligé de multiplier les sources d’affouragement. L’herbe est pâturée à proximité de la ferme, ensilée ou enrubannée plus loin. Les couverts végétaux, initialement prévus pour accompagner sa démarche en TCS, sont devenus des cultures à part entière. Ils sont implantés dans les intercultures longues derrière céréale et récoltés pour moitié en ensilage avant maïs, et pour moitié en enrubannage avant un blé noir (15 ha). Les couverts récoltés sont composés de trèfle incarnat (12 kg/ha) accompagnés dans l’idéal d’une avoine noire d’hiver (20 kg/ha) ou d’un ray-grass italien (10 kg/ha).

Bien que le mélange assure un fourrage de qualité et en quantité, le compromis actuel n’est pas satisfaisant : la date de semis est trop précoce pour l’avoine ou trop tardive pour le trèfle. D’autre part, il trouve que le RGI n’est pas un bon précédent pour le maïs. Il estime pour l’instant n’avoir pas trouvé la graminée idéale, sachant que la solution provisoire serait de sursemer l’avoine dans le trèfle. Un essai d’avoine diploïde associée à du trèfle incarnat le laisse sceptique : l’avoine a tout d’abord étouffé le trèfle, puis gelé durant l’hiver, compromettant le rendement du mélange. Cependant, celle-ci est repartie du pied et le trèfle se développe maintenant fortement. Une solution correcte serait donc de trouver une avoine diploïde d’hiver, que l’on puisse malgré tout semer tôt et qui ne monte pas trop vite avant l’hiver. Le mode de récolte influe également sur la qualité des fourrages : si l’ensilage permet de libérer les sols plus tôt pour le maïs, c’est l’enrubannage qui assure une meilleure qualité de ration et un taux de protéines plus élevé avec un trèfle au stade bouton. L’année culturale se poursuit alors avec un sarrasin, avant de revenir au blé.

Il regarde également du côté des ensilages et des foins de légumineuses  : il a obtenu avec succès un ensilage de pois protéagineux dont il avait un stock de semences sur les bras. Le pois a été semé en mars dans un couvert de navette semé derrière une orge. Récoltée au 15 juin, la culture a donné 8 t/ha de matière sèche ! Et cela malgré les mauvaises conditions de récolte de 2006. Malheureusement la présence de terre dans les lots a entraîné des problèmes de conservation. Derrière le pois, un sarrasin est semé le premier juillet, qui donnera 18 q/ha secs le 18 octobre avant de repartir avec un blé. Pour conclure sur le chapitre des légumineuses, il a longtemps produit une partie de sa protéine en grain : du lupin d’abord, puis du pois. Le pois ne le satisfait pas et il envisage de revenir au lupin, moins gourmand en phytochimie et tout à fait faisable à condition de le herser deux fois pour le booster en début de végétation (voir TCS n° 40). Si l’autonomie en protéines reste un objectif, S. Gauvin n’oublie pas que son objectif est de produire le maximum de lait par animal pour éviter les agrandissements de bâtiments. Il préfère ainsi produire un peu plus de blé pour acheter du concentré de qualité, plutôt que de produire toutes ses protéines. De plus, une diversification tous azimuts demande également de la main-d’œuvre, facteur limitant sur la ferme.

Des préparations de surface anticipées

En 1999, après un orage dévastateur pour ses sols, il abandonne le labour. Après quelques années de semis direct, S. Gauvin revient à des préparations de surface qu’il juge indispensables dans son système pour préparer le semis mais également pour éliminer une partie du salissement en interculture et lutter contre les limaces. À cette fin, il rappuie systématiquement le sol derrière son déchaumeur à dents Kongslide avec un rouleau lisse : les conditions sèches d’été et ce rappui leur sont fatals. Paradoxalement, ce sont aujourd’hui les laboureurs du secteur qui viennent le voir pour apprendre comment se « débarrasser » des limaces. Il vient de construire un rouleau à pneus qui lui permet de conserver des vitesses d’exécution élevées tout en « pouvant rouler à vélo dans les parcelles ».

Contrairement à la tendance que nous avons dans la revue à inciter à semer les couverts très tôt et en mélange, S. Gauvin n’apprécie guère les mélanges, qu’ils soient fourragers ou simplement de couverture. Pour les couverts entre deux céréales il utilise des crucifères en pur qu’il sème en septembre. La moutarde est majoritaire car peu chère et poussant rapidement, bien qu’il préfère la navette d’un point de vue agronomique. Ayant constaté un effet dépressif des crucifères et de la phacélie avant maïs, il évite absolument cette succession. Après la récolte, le temps que les pailles soient enlevées, un premier déchaumage est effectué aux alentours du 10 août avec des socs étroits travaillant à 4-5 cm : le sol est bousculé, légèrement fissuré et les repousses et les adventices en profitent pour germer. En septembre, après épandage des fumiers et semis du couvert à la volée, un deuxième passage très superficiel est réalisé avec les pattes d’oie à 1-2 cm de profondeur  : la préparation de sol est achevée, les relevées détruites, le fumier « enfoui » en accord avec la législation et le couvert semé. Dopé par les 6,5 t/ ha de fumier de dinde (environ 100 unités d’azote), le couvert galope avant que le blé ne soit semé directement à l’Unidrill à une vitesse de 10 à 12 km/h. Le débit de chantier est passé avec ce système de 5 à 6 ha/jour pour deux personnes en traditionnel, à 20 ha/jour pour une seule personne  : l’anticipation des préparations de sol permet de répartir les pics de travail et de dégager du temps pour l’élevage. Pour le maïs, la préparation suit la même logique. Après ensilage du couvert de graminées/ trèfle vers la mi-avril, un glyphosate est passé, suivi de l’épandage de 17 t/ha de fumier de bovins et de 6,5 t/ ha de fumier de dinde (soit approximativement 160 unités d’azote). La production des fumiers étant insuffisante, l’éleveur procède à un échange paille contre fumier avec un producteur de volaille, ce qui lui assure une fertilisation de qualité peu coûteuse. Après deux préparations de surface, le maïs est semé lorsque la température atteint 16 °C à 10 cm de profondeur. La température est indispensable en l’absence d’engrais starter et d’insecticide afin que les plantules poussent rapidement. À ce titre, toutes les doses (50 000 grains) dont le poids est inférieur à 15 kg/ ha sont systématiquement refusées pour assurer un démarrage vigoureux du maïs, sur le principe que plus un grain est gros, plus il a de réserves. La culture est semée en double rang avec un « combiné » fissurateur Duro/rouleau/semoir Sulky Unidrill : les écartements ne correspondent pas parfaitement mais le résultat est correct.

Malgré le travail profond, le chantier est exécuté par le 110 CV de la ferme, à 5-6 km/h à 1 500 tours/min. Ayant intégré son système de production aux besoins de son troupeau, S. Gauvin est parvenu à obtenir une synergie entre son sol, ses cultures et son troupeau : la diversité qu’il recherche pour sa ration lui a permis d’élargir sa rotation, en lien étroit avec les TCS. Les sols se portent mieux, produisent mieux et l’effet est positif sur la santé du cheptel et la production laitière. En retour, les fumiers sont de bonne qualité et permettent aux sols de bénéficier d’une fertilisation organique optimale. Parallèlement, les frais vétérinaires sont réduits et les taux de prise (l’insémination est réalisée par l’éleveur lui-même) sont de 65 % à 70 %, pour une moyenne départementale plus proche des 55 %. Autre exemple, l’élevage avait été sélectionné pour une étude sur les apports de lin extrudé dans la ration : S. Gauvin est sorti en tête pour la qualité du lait et la teneur en oméga 3. Cette santé générale des parcelles, des cultures et du troupeau a été progressivement développée et conforte l’idée que le sol, l’aliment et l’animal sont liés et répondent favorablement, si ce n’est immédiatement, à l’attention qu’on leur porte.

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