Nous sommes proches du point de basculement !


Édito du TCS 56 : à lire ici

En matière de dynamique de changement, si les premières étapes prennent beaucoup de temps et sont toujours sujettes à de nombreuses critiques, il suffit généralement que 12 à 15 % d’une population adoptent une nouvelle technique pour que le reste bascule assez rapidement. Il s’agit d’un effet comparable à une avalanche où les zones de blocage et les freins ne sont plus assez solides pour contenir une poussée qui s’auto entretient et se renforce. C’est précisément la situation dans laquelle se trouve l’agriculture de conservation aujourd’hui en France : une véritable lame de fond qui progresse, monte en puissance et qui risque bien de bouleverser en profondeur l’agriculture. C’est comme si nous arrivions à un carrefour où tous les ingrédients convergent :

- La crise s’est invitée et plonge notre agriculture, mais aussi notre monde économique et social dans des abîmes de perplexité. Si l’année 2009 a été très dure, les perspectives pour 2010 n’apparaissent pas beaucoup plus réjouissantes d’autant plus que les trésoreries sonnent le creux. La production céréalière est, bien entendu, sévèrement touchée, mais aussi l’élevage en général avec, en tête de liste, les producteurs laitiers qui ont découvert brutalement ce que signifiait : ouverture des marchés. Face à cette situation, il est nécessaire de revoir les mécanismes de soutien et de protection de l’agriculture européenne. Cependant, pour sortir de l’ornière durablement sur le terrain, il ne suffira pas de faire quelques économies de-ci de-là, mais il est indispensable de repenser en profondeur nos systèmes de production.

- La réussite et la maîtrise de l’AC par un nombre croissant d’agriculteurs interpellent et commencent à recevoir une résonance favorable dans les campagnes. Bien que certains tâtonnent encore et d’autres rencontrent des difficultés, la question « est-ce que c’est intéressant les TCS et le SD ? » est progressivement remplacée par « comment puis-je passer en AC avec le minimum de risques et de soucis ? ». La perception évolue également au niveau de l’encadrement où des centres de gestion constatent et mettent en avant les avantages économiques, et un nombre croissant de techniciens de terrain soutient que les TCS et le SD sont possibles dans une grande variété de sols, de climats et de productions.

- La pression environnementale et surtout la nécessité de faire, rapidement, beaucoup mieux afin d’ouvrir l’étau qui continue de se resserrer et par effet boomerang, augmentent les coûts de production. Bien que l’agriculture soit un bouc émissaire facile qui évite à beaucoup de balayer devant leurs portes, le bilan n’est cependant pas très glorieux que ce soit en matière d’azote, d’énergie, d’effet de serre et de biodiversité pour ne citer que les principaux. Cependant, il faut réaliser que, souvent, la pollution est en amont un gaspillage et une perte économique pour l’agriculteur. C’est pourquoi, il est urgent de mettre en place des systèmes sobres et qui recyclent beaucoup mieux les éléments minéraux tout en maximisant l’utilisation des processus écologiques et l’énergie du vivant qui sont immédiatement et durablement porteurs de bénéfices environnementaux mais aussi d’économies conséquentes pour l’agriculteur. L’écologie et l’économie ne sont pas en opposition en agriculture à partir du moment où l’on intègre une approche agronomique globale.

- L’arrivée de vraies références françaises est également un élément déterminant. Arvalis, le Cetiom et des chambres d’agriculture commencent à fournir des résultats expérimentaux et des informations qui accréditent les observations réalisées dans les champs et les bases étrangères sur lesquelles nous nous sommes appuyés. Que ce soit en matière de gestion du salissement, de contrôle des ravageurs, de lessivage d’azote, de gestion de l’eau, de circulation et dégradation des phyto, ce sont aujourd’hui des informations locales précieuses qui, au-delà de sécuriser notre orientation, apportent des données complémentaires afin de mieux comprendre les interactions entre les éléments du puzzle et continuer de progresser.

- L’adhésion progressive, même si cela est encore prudent, de l’encadrement de l’agriculture, mais aussi de la recherche est un autre signe. Aujourd’hui, plusieurs grands groupes coopératifs ont mis en place leur « réseau ou club » TCS et l’affichent fièrement alors que d’autres se donnent, comme objectif, l’agriculture écologiquement intensive (AEI). Avec le développement des couverts et l’impact positif de l’AC sur la faune sauvage en général, ce sont aussi les fédérations de chasse qui commencent à soutenir les efforts des producteurs. Les syndicats comme les politiques ne sont pas en reste non plus et certains y perçoivent une nouvelle forme de contact ; une relation différente et positive avec l’agriculture. Enfin, la recherche évolue et réinvestit le terrain en mettant en place de plus en plus de programmes sur ces sujets, intégrant souvent des mesures sur des exploitations pilotes et innovantes.

- Les discours engagés de visionnaires réalistes et non moins pragmatiques comme Michel Griffon et Bruno Parmentier commencent de leur côté à faire écho dans toutes les strates des filières qui intègrent progressivement leurs analyses et les solutions qu’ils proposent. En complément, sur le terrain, des réseaux associatifs en plein développement maillent les campagnes afin de fluidifier les échanges entre praticiens et apporter des idées, des approches et des informations concrètes et innovantes. D’une certaine manière, ces associations préfigurent et préparent le retour à un processus de développement où l’agriculteur redevient le moteur et l’acteur principal.

- Enfin, l’AC est aujourd’hui l’orientation qui apporte le plus d’idées nouvelles et d’innovations que ce soit en matière de machinisme, de fertilisation, de couverts, de rotations, de gestion du salissement comme des ravageurs mais aussi en termes d’association de cultures. En outre, permettre de continuer de progresser vers des systèmes de production toujours plus intégrés, plus économes et respectueux de l’environnement, l’innovation s’impose aussi comme un formidable antidote contre la morosité et la crise. Elle fédère, redonne de l’enthousiasme, décuple les énergies. Séduisante, rassurante et positive, l’innovation ne peut que nous donner un sérieux coup de pouce.

Il faut aussi capitaliser sur des atouts que nous avons trop tendance à ignorer et sous-estimer comme notre diversité de climats, de sols, de cultures, mais aussi de sensibilités. Le maintien de structures familiales où la majorité des agriculteurs sont encore des acteurs, des observateurs, mais aussi des expérimentateurs au quotidien est une autre clé importante. Enfin et en comparaison des grands pays du semis direct comme le Brésil et l’Amérique du Nord, nous avons, grâce aux couverts et aux associations de cultures, développé une spécificité et un concept avec l’AEI où nous sommes aujourd’hui leader. Même si la « reprise » du dossier AC par l’encadrement conventionnel peut laisser un sentiment de frustration à ceux qui ont pris des risques et fait preuve de courage et de détermination pour s’engager sur des chemins différents, nous devons nous en réjouir. Il y aura encore beaucoup d’inertie dans ce changement, mais ce n’est qu’au prix de ces efforts et de la participation du plus grand nombre que nous pourrons faire émerger en France une agriculture vraiment nouvelle et vraiment performante.


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