« Nous risquons de manquer de sol avant de manquer de pétrole »

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A priori, il pourrait s’agir d’une prévision apocalyptique supplémentaire renforçant la rhétorique actuelle très exacerbée par la vague de chaleur de la fin juin. Aujourd’hui, il semblerait que tous les petits écarts ou risques réveillent les prophètes de malheurs avec des surenchères qui peuvent presque faire sourire.
Si les problèmes environnementaux sont bien réels, ces alarmistes ne rendent pas vraiment service avec leurs discours cataclysmiques et nuisent même à la perception du public quant aux véritables défis environnementaux, notamment le changement climatique.

Approcher les questions écologiques de manière globale

Ainsi et au lieu de gaspiller notre énergie, notre temps et notre ingéniosité à se chicaner et exiger des États mais aussi trop souvent des « autres », des solutions simplistes et souvent contre-efficaces, il convient d’approcher les questions écologiques de manière globale en s’appuyant sur des changements mineurs et locaux mais qui mis bout à bout avec une grande cohérence, portent leurs fruits et conduisent à un impact majeur et plus de résilience.
Heureusement, de nombreux environnementalistes véhiculent une vision moins pessimiste et beaucoup plus réaliste. C’est entre autres le cas de David R. Montgomery, géologue de profession, qui est l’auteur de cette affirmation originale concernant la ressource sol : « Nous risquons de manquer de sol avant de manquer de pétrole  ». Cette idée est d’ailleurs le squelette de son analyse consignée dans son livre « DIRT : The Erosion of civilisations », seulement disponible en anglais.
Généralement, « dirt » se traduit par « terre » mais le terme anglais supporte beaucoup de connotations négatives. Il signifie également « saleté », « crasse », « boue », « ordure » et même « obscénité ». Il reflète donc parfaitement le manque de considération que les hommes ont eu pour la terre qu’ils ont de tout temps convoité ardemment, depuis que l’agriculture leur a permis de mieux se nourrir et ainsi coloniser la planète. C’est grâce à cette forme de sécurité alimentaire que les premiers paysans se sont imposés sur les autres tribus de chasseurs/cueilleurs qui se trouvaient repoussées ou finissaient elles aussi par adopter l’agriculture.
Cependant, depuis la production sur brûlis, la mise en culture a inexorablement débouché et de manière très répétitive sur les mêmes agressions environnementales, entraînant les mêmes résultats : consommation de la matière organique et chute de la fertilité avec à la clé, l’érosion et la fuite du reste de sol fertile. Cette gangrène souvent trop lente pour être vraiment perçue a cependant poussé les « agriculteurs » à quitter leurs terres épuisées et devenues incapables de les nourrir. Elle a été la source de la majorité des conflits et finalement a conduit de nombreuses civilisations à sombrer voire s’éteindre. Qu’il s’agisse des Phéniciens, des Grecs, des Romains, des Incas et de bien d’autres, le scénario est identique et c’est en partie le non-respect de la terre nourricière qui a accéléré leurs chutes.

Principal responsable : le travail du sol

Si la déforestation, l’irrigation (surtout dans les cas de salinisation) sont en cause, le principal responsable, loin devant toutes les autres formes d’agression, est le travail du sol quels que soient les moyens, sa non-couverture et le manque d’ancrage par des racines vivantes.
En fait, dans ce premier ouvrage, D. Montgomery démontre bien, en étayant ses propos de multiples références, que lorsque la terre fuit plus vite qu’elle ne se régénère, la catastrophe est inévitable. Tout n’est qu’une histoire de temps et les civilisations qui se sont développées dans un climat assez agressif et capricieux et de surcroît, sur des sols en pente comme le bassin méditerranéen, ont tenu beaucoup moins longtemps que celles de régions plus tempérées comme le nord de l’Europe.
À ce niveau, la France est citée comme un exemple très intéressant avec son fort gradient entre le Sud et le Nord. Il explique que si nos causses calcaires sont dans cet état (on y cultive la roche mère), c’est parce que ce sont les premiers secteurs où les hommes ont localement développé une agriculture. Difficile d’imaginer l’état des sols d’origine mais lorsque l’on glisse vers les zones de marais, très récemment mises en valeur, où les taux de matières organiques qui ont déjà chuté, dépassent encore 4 à 5 %, nous pouvons imaginer l’hémorragie !
Dans cet ouvrage, si les constats sont clairs et bien documentés, les propositions de sorties positives restent hésitantes entre une agriculture conventionnelle encore plus agressive avec les outils et l’énergie qu’elle a à sa disposition aujourd’hui et une agriculture biologique qui s’appuie trop sur le travail du sol, y compris pour gérer ses problématiques de salissement.
Cependant, en 2008, D. Montgomery est invité pour soutenir une nouvelle exhibition du musée Smithsonian : « Dig it ! The Secrets of Soil » (« Creusez ! Les secrets du sol »). L’idée est d’attirer l’attention sur la dégradation des sols. Le jour suivant, différents experts interviennent à l’Académie Nationale des Sciences dont Rattan Lal de l’Université d’Ohio. Son approche, qui consiste à réinjecter le carbone dans le sol, pour limiter la charge atmosphérique mais aussi accroître la fertilité, le séduit. Même si l’idée est attractive, la mise en œuvre est certainement plus compliquée. Il décide donc de consacrer du temps pour explorer ce concept d’agriculture régénérative et surtout de rencontrer, dans leurs fermes et sur leurs sols, les pionniers qui se sont engagés dans cette voie, de pays industrialisés ou en développement.

« Cultiver la révolution : ces agriculteurs qui régénèrent nos sols et notre planète »

Ainsi, David R. Montgomery a pu observer et constater que semer en direct, cultiver des couverts multi-espèces avec une bonne diversité de cultures, sont les règles principales qui permettent de réinjecter de la matière organique dans les sols et reconstruire leur auto-fertilité. L’utilisation de l’élevage pâturant est un autre point mis en avant pour ceux qui ont choisi de conserver, voire réintroduire des animaux dans leurs approches.
De retour, il consigne ses rencontres et explore les principes généraux de l’agriculture de conservation qui participent à la restauration des sols et leur fertilité dans un nouvel ouvrage qui vient d’être traduit en français et publié par GFA : « Cultiver la révolution : ces agriculteurs qui régénèrent nos sols et notre planète ». Tous les agriculteurs visités, même si aucun Français ne fait partie des exemples bien que la liste serait longue avec les réseaux AC aujourd’hui, ont systématiquement arrêté le labour mais aussi beaucoup la chimie. Dans tous les cas, ces agriculteurs non-conventionnels démontrent tous qu’il est possible de développer la vie des sols en réduisant la pression des « mauvaises herbes » et en limitant beaucoup les ravageurs tout en utilisant moins si ce n’est plus du tout d’engrais ni de pesticides.
Ces pratiques se révèlent être intéressantes non seulement pour l’agriculteur mais aussi pour l’environnement. En consommant beaucoup moins d’énergie fossile et de chimie, les producteurs maintiennent voire augmentent leurs rendements, sécurisent leur rentabilité et gagnent en résilience. Ces pratiques régénératives conduisent également à une agriculture qui exige moins d’eau, génère beaucoup moins de pollutions et en plus, séquestre du carbone.
Après le constat assez sombre de « Dirt », ce livre est une forme de cri d’espoir et d’optimisme. Oui, il est possible de renverser aujourd’hui les tendances millénaires et pratiquer une agriculture productive qui laisse des sols en meilleures conditions plutôt que de les dégrader. Il sera ainsi possible de continuer à nourrir l’humanité tout en refroidissant la planète.
Une nouvelle révolution verte est en effervescence : l’Agriculture de Conservation qui conduit à l’agriculture régénératrice.


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