Les objets de la nature, les pratiques agricoles et leur mise en oeuvre. Le cas de l’agriculture de conservation

GOULET F., 2011. Les objets de la nature, les pratiques agricoles et leurs mise en œuvre. Le cas de l’agriculture de conservation, In BEGUIN, P., DEDIEU, B., SABOURIN, E., (Eds) Le travail en agriculture : son organisation et ses valeurs face à l’innovation. Paris, L’Harmattan, pp.53-70. -


Introduction

JPEG - 8.1 koLes agriculteurs français ont été amenés depuis les années 1980 à faire évoluer leurs pratiques de production, en direction notamment d’une protection de l’environnement et d’une gestion « durable » des ressources naturelles. Cette évolution a participé d’une remise en cause du modèle intensif et productiviste, favorisé au cours de la seconde moitié du XXe siècle dans le cadre de la modernisation de l’agriculture. Le déclenchement et la médiatisation de crises environnementales et sanitaires dans les années 1980 et 1990, la montée des incertitudes associées aux innovations et à leurs risques potentiels (Joly, 2001 ; Granjou, 2004), ont en effet contribué à questionner en profondeur un modèle productif bâti sur le développement des sciences et des techniques, la rationalisation des méthodes de production et la diffusion d’innovations élaborées dans les stations de recherche agronomique. Cette montée des préoccupations environnementales et la critique d’un modèle techniciste au cours des années 1990 ont été décrites par les sociologues comme un véritable tournant au sein du monde agricole français, sous l’angle principalement des transformations professionnelles et identitaires qu’elles auraient occasionnées. La médiatisation des pollutions d’origine agricole aurait en effet été perçue par la profession comme une forme d’accusation et de stigmatisation (Miéville-Ott 2000 ; Lemery, 2003), induisant une « véritable cassure de l’identité professionnelle » (Hervieu, 1993) jusqu’alors valorisée. Malgré des résistances initiales, c’est alors depuis ces événements le « rapport » des agriculteurs à la nature qui aurait évolué en même temps que leurs pratiques, depuis une relation de domination et d’instrumentation par la technique, vers une logique de conservation. C’est ainsi essentiellement une interprétation en termes de représentations ou de schèmes de perception incorporés, s’appliquant aussi bien aux individus qu’aux collectifs, qui a jusqu’alors été convoquée pour traiter de l’ascension de la nature et des questions environnementales au coeur de l’activité agricole. Les objets de la nature, leur place et leur statut dans l’action, ainsi que la façon dont les praticiens s’en saisissent, ont alors été pour leur part jusqu’à présent évincés des travaux portant sur les processus en question. Nous nous situons dans ce chapitre dans le sens d’une contribution à ce versant peu exploré de l’analyse. Il s’agit en effet de déplacer le questionnement depuis les conditions d’un changement de rapport à la nature, vers la place et le statut dans la conduite des pratiques des agriculteurs français des objets de la nature, et ce alors que ceux-ci sont devenus aussi bien des ressources « sanctuarisées », partagées avec l’ensemble de la société, que des éléments à part entière des systèmes productifs. Ainsi les organismes de recherche agronomique français promeuvent aujourd’hui des recherches sur des systèmes de production « écologiquement intensive » (Griffon, 2006), dans lesquels le rôle de l’agriculteur est de faire des processus écologiques des ressources à utiliser in situ pour optimiser la production.

De la Nature aux objets de la nature

Des objets dans l’action aux mises en œuvre

Plusieurs courants de l’analyse sociologique du travail et de l’action ont accordé une place centrale à l’entrée par les objets, s’efforçant de souligner l’importance de ces derniers pour analyser les activités et les sociétés humaines. Parmi ceux-ci, l’étude du travail scientifique en laboratoire a joué un rôle fondateur en soulignant l’importance des « non-humains » dans la production des connaissances scientifiques (Latour, Woolgar, 1979), depuis les échantillons mesurés ou testés jusqu’à l’équipement du chercheur (Bagla- Gökalp, 1996) et aux objets intermédiaires (Vinck, 1999) assurant des médiations entre laboratoires. Les sciences cognitives ont pour leur part contribué à mettre en relief l’importance de l’environnement matériel dans l’analyse des ressorts de l’action, en soulignant le caractère distribué de cette dernière et des mécanismes cognitifs qui lui sont associés (Hutchins, 1995). Dans le même registre, la sociologie pragmatique a placé les objets au coeur de son projet théorique, en se donnant pour sa part l’objectif d’éclairer les opérations morales et cognitives d’appréhension par les acteurs de leur environnement et les dispositifs de coordination avec autrui dans le déroulement de l’action (Dodier, 1993a). Ainsi, à partir d’une observation rapprochée du travail des opérateurs au sein de chaînes de production industrielle, Nicolas Dodier s’est distancié des théories critiques de la modernité instituant un « rapport » de domination de l’Homme par la Technique. Il a montré que des formes de solidarité complexes pouvaient se nouer entre les hommes et les machines (Dodier, 1995), les secondes pouvant faire l’objet de formes d’engagement multiples par les opérateurs et contribuer à l’expression et l’évaluation entre pairs de savoir-faire individuels. Les études menées sur la formation du jugement ou du goût (Dodier, 1993 b ; Bessy et Chateauraynaud, 1995) montrent par ailleurs que cette opération est le produit de rencontres entre des dispositions, des connaissances incorporées par les acteurs, et des situations faites d’objets, d’ensembles de corps se révélant dans des conditions à chaque fois renouvelées. Les attachements, qui adviennent de ces rencontres entre humains et objets, mais surtout la mise en relation des situations entre elles au cœur de l’action et de la production du jugement, sont alors rendus possibles par la présence de repères disponibles à l’acteur, d’investissements de formes (Thévenot, 1986) facilitant le passage de la singularité contingente à la régularité. Le rôle des objets dans les mécanismes de montée en généralité et de production de l’accord est ainsi au coeur du projet théorique de Luc Boltanski et Laurent Thévenot dans les économies de la grandeur, avec le passage des cités aux mondes (ou de la justice vers la justesse) constituant en une mise à l’épreuve des jugements et justifications dans des situations peuplées d’objets (Boltanski et Thévenot, 1991). La succession de modes d’engagements et de qualification dont ceux-ci peuvent faire l’objet renvoie alors pour L. Thévenot à une pluralité de régimes d’actions (familiarité, plan, justification) (Thévenot, 2006), à différentes modalités de coordinations, de « commerce » entre les acteurs et les objets impliqués dans leurs actions (Thévenot, 1990). En nous inscrivant dans cette perspective d’analyse de l’action et de la connaissance par leur matérialité et leur pluralité, nous allons montrer ici que le développement de pratiques agricoles respectueuses de l’environnement renvoie à la coexistence d’une diversité de modes d’engagement des objets de la nature par les agriculteurs, plutôt qu’à une simple transition de rapport à la nature.

Mais au-delà de cette coexistence en tant que telle, cette attention portée aux objets de la nature, du vivant, ouvre la perspective d’une contribution adjacente aux travaux réalisés jusqu’à présent sur les objets techniques au travail. En effet, si les travaux de N. Dodier et ceux d’autres auteurs plus spécifiques à l’activité agricole (Guenin, 2003), ont éclairé les relations entre objets techniques et opérateurs, la voie reste ouverte pour introduire une analyse des relations entre ces derniers et les objets de la nature, et dans ces relations celle qui existe entre savoirs des opérateurs et savoirs génériques portés par l’appareil de recherche et d’encadrement. La notion de « mise en œuvre », embrassant et restituant grâce à son caractère polysémique cette pluralité, nous permettra de rendre compte de ces nouveaux agencements. Nous montrerons tout d’abord que les objets de la nature et les actions sont singularisés par les opérateurs, envisagés comme les produits de l’activité et des réflexions d’un seul homme, telle l’« œuvre » d’art unique et indissociable de l’action de son créateur. Nous verrons ensuite que « la mise en œuvre », au sens de la concrétisation en pratique d’un plan ou d’une idée, passe par le partage d’expériences entre opérateurs en quête d’appui et de connaissances pour l’action, et donc par des montées en généralité permettant de rendre accessible à autrui les situations « naturelles » particulières. Nous illustrerons enfin le fait que l’action est également « mise en œuvre » au sens cette fois des « bonnes œuvres » et de l’action civique, en montrant comment les praticiens s’efforcent de souligner l’impact environnemental positif de leurs pratiques sur des objets de la nature érigés en bien commun à l’ensemble de la société. L’entrée par les objets de la nature et le recours à la notion d’oeuvre nous permettront alors de contribuer à une analyse des nouvelles formes de gouvernance des savoirs et de construction des identités autour de l’activité agricole. Plus largement, nous monterons qu’elles ouvrent une voie de réflexion pour penser aujourd’hui le travail et son rôle dans la construction des identités sociales, en revenant plus spécifiquement sur la place qu’occupe justement la nature dans la distinction opérée par Hannah Arendt entre les notions d’« œuvre » et de « travail » (Arendt, 1961) dans sa critique des sociétés industrielles et de la modernité.

L’innovation « par retrait », un cadre d’étude privilégié

Nous nous appuierons dans notre analyse sur une recherche conduite autour des processus liés au développement en agriculture française d’innovations techniques que nous proposons de qualifier d’innovations « par retrait ». Ces innovations reposent en effet, à l’inverse d’autres classiquement associées à l’introduction d’un nouvel artefact, sur la réduction ou le retrait de l’usage d’objets techniques, au profit d’entités de la nature censées les supplanter dans leurs fonctions. Il en va par exemple de l’agriculture biologique, dans laquelle l’usage de certains pesticides est remplacé par celui, ou du moins par la gestion par l’agriculteur, d’une faune auxiliaire prédatrice naturelle de certains parasites des cultures. Nous traiterons ici plus spécifiquement de l’agriculture sans labour, une innovation connaissant un fort développement en France depuis la fin des années 1990 dans le secteur des grandes cultures céréalières (Agreste, 2008), après s’être étendue sur le continent américain à partir des années 1970 (Hall, 1998 ; Ekboir, 2003). Ces pratiques culturales, également désignées par l’expression d’agriculture de conservation en référence à leur impact sur la prévention de la dégradation des sols, reposent sur la suppression du labour et du travail du sol au profit de son activité biologique. La charrue est « remplacée » par les vers de terre et autres micro-organismes du sol proliférant en l’absence de travail du sol, ou par les racines de plantes d’interculture réalisant outre leur fonction de protection de la surface du sol un « labour biologique » en profondeur. Un tel retrait des objets techniques, même s’il passe par l’utilisation de nouveaux artefacts comme des semoirs spéciaux, permettant d’implanter directement les semences dans le sol, ou des herbicides compensant la destruction mécanique des mauvaises herbes auparavant réalisées par le labour, place ainsi la nature et ses objets au coeur de l’acte productif. Mais ce type d’innovation permet surtout, comme nous le verrons, de rendre accessible à l’observation sociologique les relations que les opérateurs tissent avec les objets de la nature, les modalités par lesquelles ils les engagent et les mobilisent, ainsi que la façon dont se réagencent l’ensemble de ces entités au sein de nouveaux collectifs (Barbier et Trépos, 2007).

Matériel et méthode

Cette recherche a été conduite entre 2005 et 2008 auprès des praticiens et promoteurs français des techniques sans labour et de l’agriculture de conservation. Nous avons réalisé une trentaine d’entretiens semi-directifs, dans différentes régions de France, avec des agriculteurs, vendeurs de semoirs directs, agents de développements, ou encore agronomes et spécialistes des sciences du sol. Nous avons conduit des observations ethnographiques sur différentes scènes impliquant ces acteurs. Nous avons ainsi observé des opérations de pratique du non-labour, en participant en particulier aux chantiers de semis direct chez des agriculteurs. Nous avons participé également à des rencontres entre praticiens du non-labour, à l’occasion de journées de formation techniques, d’assemblées générales d’associations ou de rencontres conviviales. Nous avons enfin pris part à des espaces de concertation et de participation mis en place à l’occasion d’expertise collective sur les impacts environnementaux du non-labour, associant pouvoirs publics, institutions de recherche et de développement, et promoteurs du non-labour.

La mise en oeuvre : proclamation des singularités

Dans la pratique du non-labour et du semis direct par les agriculteurs français, les objets de la nature passent par un premier niveau de mise en oeuvre, qui fait d’eux des entités singulières, associé entre elles et aux praticiens par un registre de relations intimes et exclusives. Les praticiens soulignent tout d’abord l’attention portée dans leur pratique au sol, appréhendé comme une entité vivante, personnifiée, qu’il s’agit littéralement comme ils l’évoquent de « respecter », de « comprendre », de « protéger », et dont la suppression du labour permettrait de « prendre soin ». Ce registre du soin s’ancre dans une expérience sensible de la pratique, où le corps et les sens façonnent au contact des objets de la nature des formes d’éthique et d’esthétique. Comme le souligne un agriculteur, l’aspect visuel du sol non labouré, sa couleur et son activité biologique, sont ainsi au coeur des épreuves d’évaluation de l’action : « quand tu as un sol qui est brun et plein de vers de terre, c’est un signe de bonne santé […]. C’est quand même beau ». D’autres soulignent l’épreuve tactile en laquelle a consisté leur première rencontre avec les sols en semis direct (« je n’avais jamais vu un sol aussi souple »), ou encore celle, olfactive cette fois, de la confrontation avec un sol qui s’enrichirait en humus et en matière organique. Cet attachement, cette appréciation intime et sensible des états du milieu cultivé, renvoie aux observations portées sur les relations entre l’homme et l’animal dans le métier d’éleveur (Doidy, 2008), et plus largement aux mobilisations des théories du « care » en agriculture (Curry, 2002) ; les relations avec le vivant et la nature n’y reposent seulement pas sur une vision productive et utilitariste, mais aussi sur un rapport personnalisant et individualisant les entités. Ainsi, dans un esprit similaire, les objets de la nature sont dans l’agriculture de conservation particularisés, gagnent en spécificité selon les praticiens : le retrait des opérations techniques qui auparavant artificialisaient le milieu laisserait en quelque sorte le champ libre à un développement autonome de la nature et au retour sur le devant de la scène des particularités et spécificités de chaque situation. L’idiosyncrasie et le contexte succéderaient au standard et à l’universel incarnés par les machines et les artefacts techniques ; le retrait de ces dernières atténuerait une forme de mise à distance entre les opérateurs et les situations, et induirait une nouvelle forme de distribution des rôles et des compétences entre la nature et les opérateurs. L’individualisation des premiers va ainsi de pair avec celle des seconds : à des objets locaux, désenserrés d’espaces sociotechniques où se mêlent outils standardisés et connaissances universelles, correspondent des opérateurs eux aussi individualisés dont l’inventivité, la créativité et la capacité à produire et mobiliser des connaissances locales sont des traits essentiels. Localement, dans des conditions à chaque fois particulières, « il faut que chacun construise son propre système à lui », comme le souligne un agriculteur du centre de la France.

Ainsi dans la façon des opérateurs d’expliciter leurs pratiques transparaît une volonté constante de minimiser le rôle et l’importance des objets techniques comme les semoirs, pourtant indispensables à la pratique du semis direct ; comme l’évoque l’un d’eux « l’important ce n’est pas la machine ou la marque. Qu’elle soit bleue, rouge, ou verte, c’est ce qu’on en fait qui compte ». La machine est dès lors évacuée des mécanismes d !évaluation entre pairs : ce qui fait le statut, le prestige de l !opérateur aux yeux de ses pairs, ce n !est pas sa virtuosité dans le maniement de l !outil, mais sa capacité à atteindre dans ses sols des taux d !humus élevés, à expérimenter avec succès des mélanges de plantes inédits, à jouer de ces objets de la nature qui font le travail à la place de l !homme. L’outil est réduit à l’état d !instance secondaire, de script et d’artefact incorporant des connaissances extérieures aux situations, et de fait obstacle au développement du savoir et de l’expérience locaux. L’accent est porté sur ce qui se joue localement dans la rencontre entre les objets de la nature, leurs propriétés particulières, et les compétences personnelles de l’opérateur, sur le mode finalement de l’artisan tel que l’envisage Heidegger, laissant venir à lui des objets qui petit à petit se dévoilent, à l’inverse du travail industriel et des techniques arraisonnant la nature (Heidegger, 1958). De cette confrontation avec les objets de la nature et l’incertitude qu’ils recèlent, les praticiens soulignent alors le processus intellectuel et psychologique inhérent à l’invention de nouvelles pratiques dont le caractère situé apparaît fondateur. Ils se plaisent à souligner que « le semis direct c’est dans la tête », que le non-labour procède plus d’une « révolution culturelle » que d’une « révolution culturale », ou qu !il s !agit plus de « décompacter les cerveaux » que de « décompacter les sols » pour maîtriser le semis direct.

Ainsi, comme le souligne N. Dodier dans l’étude des opérateurs aux prises dans l’industrie avec des machines dénuées de tout repère guidant l’action, « dans un environnement marqué par la raréfaction des composantes externes, l’utilisateur est face à ses propres capacités » (Dodier, 1993c). Les opérateurs ancrent donc leur pratique dans un registre du proche, de la convenance personnelle (Thévenot, 1990) et de la familiarité, dans une relation avec le sol qui serait le produit d’un accommodement progressif, renvoyant aux tours de main, à l’aise et aux arrangements intimes. Ils inscrivent les objets de la nature à la fois dans un monde domestique où le sol est traité par l’agriculteur dans un rapport d’intimité, « en bon père de famille », et dans un monde inspiré où la pratique n’est que création, où l’esprit et les objets engagés dans l’action sont uniques et détachés de toutes formes d’équivalence (Boltanski et Thévenot, 1991). Les praticiens procèdent donc à une « mise en œuvre » de leurs pratiques et de leur travail : chaque situation de travail, chaque champ cultivé deviennent une œuvre au sens où il est unique, et où il se confond avec l’activité et la trajectoire de son créateur. Le travail, par cette façon de saisir les objets de la nature, apparaît comme une scène d’affirmation et de construction de soi, de se penser en tant individu agissant et pensant, plutôt qu’en opérateur d’une organisation fordiste et planifiée (Dodier, 1995) appliquant des prescriptions délivrées par d’autres catégories d’acteurs du système productif ou incorporé dans des outils. La transformation des modes d’engagement par les opérateurs des objets de la pratique, de la technique et de la nature, traduit ainsi la transformation, effective sinon revendiquée par les opérateurs, des formes d’organisation et de partage des tâches dans la production des connaissances et des innovations en agriculture. Ainsi un agriculteur évoque : « Tu as envie de redevenir le patron chez toi. On t’a tellement vendu de solutions… les solutions elles sont dans la tête des gens ». Mais la question se pose alors, au-delà des réajustements et des nouvelles formes d’organisations émergentes, de la diversité et des formes de coexistence entre différentes formes de savoirs engagées dans l’action, depuis les connaissances scientifiques portant sur les objets de la nature et établissant des formes de régularité entre les situations, jusqu’aux connaissances intimement associées aux contextes et aux singularités de celles-ci. Une seconde « mise en oeuvre » constitue la scène de ce passage du singulier au régulier, du local au général, pour les deux composantes de l’action et des situations que sont les opérateurs et les objets de la nature.

La mise en oeuvre : construction des régularités

Cette seconde « mise en oeuvre » renvoie au sens le plus communément donné à l’expression dans la langue française, à savoir la mise en pratique concrète d’une mesure, d’un principe ou d’une idée, et par extension l’ensemble des inattendus et des difficultés rencontrées chemin faisant. Elle soulève en effet chez les agriculteurs pratiquant le semis direct de multiples inconnues dans l’interprétation des situations observées et dans les prises de décisions, et contribue malgré la spécification effectuée dans la première mise en oeuvre à une ascension des objets de la nature, des opérateurs et de leurs actions dans une échelle de généricité. C’est en effet pour résoudre les problèmes rencontrés, pour pallier l’engagement tardif des organismes de recherche et de développement agricole dans l’étude des phénomènes agronomiques liés au non-labour, que divers collectifs regroupant les praticiens du non-labour ont joué dès la fin des années 1990 un rôle central. Ces collectifs se sont développés sous la forme d’associations comme BASE (Bretagne Agriculture Sol et Environnement) ou la FNACS (Fondation Nationale pour une Agriculture de Conservation des Sols), de réseaux de dialogue, de forums internet, ou de communautés d’utilisateurs animés par les constructeurs de semoirs. Ils ont rapidement contribué au développement d’identités collectives, de solidarités affectives fondées notamment sur l’isolement et le sentiment de déviance ressenti localement par les non-laboureurs. Ils occupent également la fonction essentielle de permettre à ces derniers de confronter leurs expériences personnelles au sein d’une communauté de pratiques (Wenger, 1998). Mais dès lors se pose la question, alors que les individus sont isolés localement et éloignés géographiquement, et que l’accent est porté sur la singularité des situations, des modalités de mise en partage des expériences et jugements ; comment en effet interpréter et juger collectivement alors que tout serait si singulier, et quelles sont les formes de mise en équivalence entre les entités, qu’elles soient humaines (opérateurs) ou non (objets de la nature) ? Alors que de nombreux travaux traitants du dialogue technique en agriculture ont placé l’accent sur l’importance des systèmes de normes ou la morphologie des réseaux de dialogue (Darré, 1984 ; Compagnone, 2004) pour caractériser les conditions de circulation et de stabilisation des connaissances, il s’agit ici d’éclairer les conditions situées de l’échange, et notamment la place qu’occupent des instances matérielles comme les objets de la nature dans les discours et la construction des formes d’accords. L’objectif est donc de mettre au jour les appuis conventionnels (Dodier, 1993a) qui permettent aux acteurs de qualifier leurs situations de façon à les rendre accessibles à autrui, de nourrir des consensus cognitifs et de découpler en quelque sorte les récits des conditions particulières de l’expérience. Il s’agit d’éclairer les mécanismes permettant le passage des « convenances personnelles » au régime de l’action « normale » ou « convenable » (Thévenot, 1990), dans laquelle l’objet est l’instrument d’une action efficace, tournée vers une finalité évaluable localement.

La sociologie du travail scientifique développée par Bruno Latour et Michel Callon s’est attachée à décrire et analyser les mécanismes de traduction contribuant à donner aux connaissances produites localement dans le laboratoire un statut universel. Certes, un collectif d’agriculteurs réuni pour sa réunion trimestrielle dans une salle des fêtes ou un coin de champ s’apparente peu aux laboratoires et aux « collectifs » (Callon, Lascoumes et Barthe, 2001) faits d’humains et d’objets qui le peuplent ; mais si cette sociologie contribue à faire de la science une forme de production de connaissances parmi d’autres, les concepts qui la dépeignent permettent à ce titre de décrire d’autres formes de production de connaissances. Le fait de se regrouper au sein d’une communauté de pratiques entre agriculteurs pratiquant le semis direct renvoie en effet à l’expression de la première des trois étapes de la traduction identifiées par M. Callon dans l’étude du laboratoire. Elle consiste en une forme de transport et de confinement en un lieu donné d’éléments du macrocosme de la population des agriculteurs et de leurs pratiques, vers un microcosme duquel se retrouvent écartés une multitude de pratiques divergentes, de signaux parasites qui viendraient complexifier la tâche de mise en équivalence entre les expériences des uns et des autres, le passage du singulier au régulier. Pour faciliter ce mouvement, les agriculteurs mobilisent dans leurs récits des ensembles de ressources hétéroclites ayant fait l’objet d’investissements de formes préalables (Thévenot, 1986), conférant aux entités en question des niveaux de généralité assurant une continuité entre situations. Par exemple, un agriculteur évoque en ces termes, debout au milieu de la salle accueillant une rencontre d’utilisateurs d’une marque de semoirs, son expérience réussie d’une association de culture entre couvert de luzerne et tournesol : « Frédéric Thomas était venu à la maison pour voir, au mois de juin. Le tournesol était de ma taille et la luzerne m’arrivait plus haut que le genou ». Le récit est ici peuplé d’éléments qui permettent tout d’abord de prendre la mesure de la situation rapportée : ainsi le corps du narrateur, avec sa taille et la hauteur de son genou appréciable par tous sur l’instant, permet de faire voyager au format la situation et ses caractéristiques depuis la parcelle, en ce jour de juin évoqué, jusqu’à la salle de réunion en ce jour d’hiver. Une autre entité vient ensuite donner force et crédibilité à l’expérience relatée : c’est la présence de F. Thomas, rédacteur en chef de la revue spécialisée TCS et président de BASE, « icône » du mouvement français de l’agriculture de conservation, dont le statut et la présence au moment des faits viennent apporter une caution aux propos [nous renvoyons ici aux analyses de Christian Licoppe sur l’analyse du récit expérimental et la production de la preuve chez les physiciens français du XVIIIe siècle (Licoppe, 1993)]. Ailleurs dans les récits, c’est la référence au champ du voisin laboureur qui constitue une forme de témoin à la fois local et commun à tous les agriculteurs. Et ce voisin côtoie dans les récits d’autres entités, témoins ou artefacts métrologiques, qui permettent encore une fois de donner force au récit et continuité entre les situations : « On est allé avec le technicien avec le pénétromètre (appareil permettant d’évaluer une éventuelle compaction du sol en profondeur) dans le champ du voisin, on arrivait à 25 cm, on arrivait à la semelle de labour […] Moi, dans mes luzernes, même dans les endroits avec des cailloux, on le plantait à fond, et quand on retire le pénétromètre la terre le retient ; sous la luzerne, je crois, ça structure mieux le sol en surface. Dessous y’a une structure qui est pour moi parfaite, ça doit descendre dans 3-4 mètres de profondeur, sans aucun problème ». L’instrument pénétromètre est là pour objectiver cette comparaison entre le sol du laboureur et celui du non-laboureur, tournant à l’avantage du second.

Au passage, on perçoit que la nature, le sol non labouré, prend le dessus au sens propre et figuré sur l’objet technique qui cherche à le caractériser : la terre « retient » littéralement le pénétromètre, son utilisateur ne parvient plus à l’extirper, et la nature qui reprend ses droits surprend en quelque sorte l’opérateur et l’artefact qui cherchent à la mesurer. Cette lecture des faits par les praticiens introduit un élément essentiel de la façon dont les objets de la nature sont justement mis en forme dans la production du jugement et des régularités. Les praticiens s’efforcent en effet dans leurs récits et interprétations de « stabiliser » l’inconnue des processus impliquant les objets de la nature, de qualifier l’invisible, en énonçant des formes de lois universelles qui s’appliqueraient indistinctement à toutes les situations distribuées dans l’espace et le temps, et qui régiraient dès lors le destin de toute parcelle non labourée. Par exemple, dans le récit précédent, la certitude était déjà acquise de ce qui se passait en profondeur dans le sol « ça doit descendre dans 3-4 mètres de profondeur, sans aucun problème ». Dans le même esprit, on convoque le « retour » inéluctable des vers de terre, des champignons et autres micro-organismes du sol, les « équilibres naturels » qui ne manqueraient pas de se reconstituer dès lors que l’opérateur et ses objets techniques n’agissent plus. Dans ces conditions, le semis direct ne peut que « marcher », quel que soit le lieu, au Brésil ou en France, en Camargue ou en Touraine, quelles que soient les caractéristiques locales de chacune des situations : la nature est plus forte, elle est une force supérieure et universelle. Il revient alors à l’opérateur de savoir se donner le temps de laisser ces caractéristiques se dévoiler, d’observer, d’ajuster, en accord avec les principes de l’agriculture de conservation. Tout comme l’observait Licoppe à partir de l’exemple du système de Bernoulli, se rattachant à ce qu’il qualifiait de « régime de l’utilité », la production de la vérité est intimement liée à celle de théories générales qui permettent d’expliquer toute expérience et toute situation particulière en fonction de grands principes ; si l’expérience révèle des résultats contraires à ceux qui sont attendus, c’est alors qu’elle a été mal conduite (Licoppe, 1993). Ainsi certains écarts observés en semis direct dans les expériences sont aisément assimilés dans les discussions et les interprétations collectives à des écarts à la règle : réalisation d’un travail superficiel, retour une année donné au labour, sol laissé nu en hiver, ou encore temps de transition et abandon du travail trop récent pour que la nature ait repris ses droits. Cette mise en forme de la nature au travers d’énoncés génériques et de grands principes cohérents avec la vision d’une nature autonome, fournit ainsi un appui considérable pour partager les expériences, aborder celles d’autrui indépendamment de ses singularités, mais aussi envisager plus sereinement l’avenir. Si tout est fait dans les règles de l’art et de la mise en oeuvre, si l’opérateur développe la créativité individuelle et ses propres compétences, également associées pour leur part à une autre instance universelle que serait le « bon sens paysan », l’issue est inéluctable. La pratique du semis direct dans différents endroits du monde (Brésil, USA, Australie) n’est-elle pas pour les praticiens la meilleure preuve que les conditions locales s’effacent, et ne peuvent faire obstacle au grand dessein de la nature ? Dans cette « mise en oeuvre » pratique de l’agriculture de conservation, l’action de l’individu et les relations aux objets de la nature qu’elles recouvrent, se retrouvent donc prises dans des collectifs où existent des passerelles entre le singulier et le régulier. Les objets, les opérateurs, le couple sociotechnique qu’ils forment dans le proche s’ancrent dans des « principes d’équivalence » ; ainsi, « pour converger vers un accord, les acteurs doivent faire référence à quelque chose qui n’est pas des personnes et qui les dépasse. » (Boltanski, 1990). Mais cette seconde mise en oeuvre n’est bien entendu pas incompatible avec la première : elles coexistent, que ce soit pour l’attachement des objets de la nature à des lois universelles, ou pour l’ancrage des choix individuels dans un « bon sens paysan ». D’ailleurs pour les opérateurs l’affirmation de soi n’est pas incompatible avec l’appartenance à des formes de collectifs ménageant les individualités, et faisant même reposer leur raison d’être sur la prise en compte de ces dernières. Ainsi ces opérateurs se reconnaissent dans l’appartenance à ce qu’ils nomment des « réseaux », entités où priment la souplesse et la capacité à se relier les uns aux autres plutôt que le partage d’un quotidien et de règles communes.

La mise en œuvre : démonstration de solidarité

Dans le prolongement de cette translation qui voit les composantes singulières de l’action entrer dans des espaces publics et conventionnels, une troisième mise en œuvre des objets de la nature et des pratiques des opérateurs conduit ces derniers dans des sphères encore élargies. L’oeuvre s’entend cette fois au sens caritatif du terme, des « bonnes œuvres » environnementales réalisées par les agriculteurs au service de la société. Les objets de la nature sont en effet au cœur des transformations des relations entre agriculture et société, engagés dans la pratique de l’opérateur tout en étant en prise avec des enjeux écologiques globaux. Il s’agit alors pour les praticiens et leurs collectifs de procéder à une nouvelle mise en forme de ces objets tournée non plus cette fois seulement vers les pairs, mais vers l’ensemble de la société. Il faut pour cela faire du sol un objet environnemental légitime, au même titre que l’eau et l’air jusqu’à alors placés en tête des priorités (Thiébaut, 1994), et de se distinguer d’autres segments professionnels prétendants au titre d’agriculture « durable », respectueuse de l’environnement et à même de nourrir l’humanité. Ainsi des agriculteurs déclarent : « aujourd’hui pour la préservation du sol on est mieux que le bio » ; « si on mettait toute l’agriculture en bio, y’aurait pas de quoi nourrir le monde » ; « on ne pourra pas nourrir la planète avec la bio, il faut faire du volume » (Le Monde, 26 octobre 2007, p. 3). Les praticiens s’efforcent donc d’inscrire leurs pratiques et leurs traitements du sol dans un régime de l’action justifiable (Thévenot, 1990) et de l’intérêt collectif, de les ancrer dans un monde civique (Boltanski et Thévenot, 1991) et des logiques de solidarité. Mais dans l’optique professionnelle d’une quête de reconnaissance et de différenciation autour d’un bien-fondé environnemental, de cette tentative d’inscrire l’action et ses objets dans le domaine public, l’administration de la preuve est essentielle. Il s’agit dans cette troisième « mise en oeuvre » de donner aux situations locales de la première mise en oeuvre une dimension générique, et aux lois universelles de la seconde une reconnaissance et une approbation par des représentants de la société civile comme les élus, les décideurs [on pense ici autour de la construction de cette continuité dans les mises en oeuvre à ce que Jean-Pierre Esquenazi nomme l’« économie paradoxale » des oeuvres d’art, qui s’inscrivent dans un double régime de valeurs basé sur singularité et légitimité (Esquenazi, 2007)]. Mais pour atteindre ces élus ou décideurs, il s’agit de toucher ceux qui font autorité auprès d’eux, ou du moins dont les savoirs font autorité : les scientifiques. L’engagement des praticiens et défenseurs du nonlabour dans cette troisième mise en oeuvre renvoie alors à l’éclosion de tensions épistémiques autour de la conception et évaluation des systèmes agricoles, au même titre que celles décrites dans divers autres domaines en prise avec le développement des sciences et techniques et la gestion du vivant. Ainsi que c’est en médecine avec l’activité des associations de malades (Epstein, 1995 ; Rabeharisoa et Callon, 1999), ou autour des sciences naturalistes (Charvolin, Micoud et Nyhart, 2007), des déplacements similaires s’opèrent dans la distribution des rôles entre « experts » et « profanes » (Callon et al., 2001). Dans le cas du non-labour et de l’agriculture de conservation, c’est ainsi autour de l’évaluation environnementale des pratiques que se cristallisent les débats liés à la difficulté de la science agronomique, de ses dispositifs et de ses pratiques, de saisir cette revendication et cette résurgence du local. De nombreuses controverses émaillent en effet depuis le milieu des années 1990 des expertises conduites par les organismes de recherche agronomique et soulevées par les mobilisations des associations comme BASE et de leurs « alliés » au sein du champ scientifique [on pense notamment aux débats et controverses en cours autour des quantités de carbone stocké dans les sols ou aux effets de ruissellement en non-labour (Goulet, 2008)]. C’est en particulier la capacité des stations d’expérimentation à « représenter » la diversité des conditions auxquelles les agriculteurs sont aux prises qui est critiquée, par des agriculteurs et par des agents ou anciens agents d’institutions de recherche engagés à leurs côtés en se faisant les porte-parole d’une pratique de la science plus proche de l’action. Les situations mesurées dans ces stations, insérées dans des protocoles obéissant à des critères hérités de la statistique, ne seraient ainsi pour ces acteurs que des situations parmi d’autres, attachées à des conditions pédo-climatiques locales, aux pratiques des expérimentateurs et à leurs savoirs tacites habituellement évincés des résultats d’expériences (Collins, 2001). Pour eux, elles ne peuvent donc pas plus prétendre à l’universalité que les situations spécifiques des agriculteurs, révélant ainsi ce qui serait l’incapacité de la science expérimentale et de ses institutions à concevoir et évaluer les innovations par retrait. Si nombre d’entre eux prétendent dans leurs pratiques « refaire de l’agronomie », ils critiquent ainsi dans le même temps une science « sans lien avec l’expérience des agriculteurs et l’observation de leurs pratiques dynamiques », qui « ne se résume plus, faute d’éclairage, qu’à un microcosme qui ne peut plus progresser » (BASE, 2007). De leur côté, les scientifiques engagés à leurs côtés soulignent l’engagement personnel et individuel qui sous-tendrait leur participation aux controverses, révélant ainsi l’encastrement relationnel par lequel semble se concrétiser, dans un premier temps du moins, le passage de formes d’organisation planifiées vers des organisations plus distribuées entre praticiens et institutions de la recherche et du développement. C’est du moins ce que révèle ce troisième niveau de mise en œuvre, dans lequel l’engagement des objets de la nature dans un régime de la justification vient questionner un mode de gouvernance des savoirs dominé par la science et ses institutions.

Conclusion

L’analyse approfondie des relations qui se tissent entre agriculteurs et objets de la nature autour de l’action et de sa mise en récit révèle que la transformation actuelle des modes de production, tendant vers la protection de l’environnement et l’utilisation des processus naturels à des fins productives durables, va au-delà d’une transformation du « rapport » à la nature des agriculteurs. En effet, c’est dans une succession et une coexistence de régimes d’action que s’envisage ce déplacement, plutôt que dans des perspectives floues traitant de l’homme et de la nature et faisant peu de cas des objets concernés. L’entrée par ces derniers et les modalités par lesquelles ceux-ci sont investis, ou au contraire mis en retrait par les acteurs ouvrent d’ailleurs une scène privilégiée pour rendre compte des transformations qui s’opèrent autour de la production et de la reconnaissance de différents types de savoirs. La mise en retrait par les acteurs d’objets techniques au profit d’objets de la nature, replacée dans l’histoire de la structuration du secteur agricole au XXe siècle, éclaire ainsi les tensions et les nouvelles formes de gouvernance qui s’établissent autour de la production des connaissances, des innovations, et de la construction des identités professionnelles. Le choix de porter attention au caractère pluriel des relations nouées par les opérateurs avec les objets permet, d’ailleurs, de revisiter la place qu’occupe le travail dans la construction des identités sociales, et d’insuffler une certaine matérialité dans l’analyse sociologique des sociétés dites postmodernes. On voit en effet se dessiner autour du travail un continuum entre les figures de l’« individu » et de la « société », par lequel l’individualisme, exprimé dans la relation intime que l’individu en quête d’épanouissement noue avec les objets de l’action, rejoint une forme d’humanisme (De Singly, 2005) trouvant ici son expression dans l’écologie. Dans ce continuum se niche l’intermédiaire de la communauté, teinté de solidarités identitaires et instrumentales, illustrant à la fois l’éclatement de la profession et son réinvestissement par les opérateurs en tant que collectif permettant de donner un sens et une réussite pratique à leurs actions. La notion polysémique de « mise en oeuvre » du travail et des pratiques dans leur relation aux objets permet alors de penser conjointement les mouvements qui s’opèrent au sein des secteurs et des organisations productives et dans la construction des identités sociales. Elle permet également de montrer qu’avec le nouveau statut productif accordé aux objets de la nature, les distinctions opérées par Hannah Arendt entre le travail et l’oeuvre dans les sociétés modernes et industrialisées méritent d’être revisitées à partir justement de la place qu’elles accordent à la nature (Arendt, 1961). Celle-ci se trouve en effet cantonnée pour H. Arendt dans le registre du travail, entrevue sous l’angle des processus biologiques et cycliques qui règlent la vie de l’homme, et contraignent ce dernier à répéter les actes répondant aux besoins de la vie quotidienne. Elle est au contraire totalement exclue de l’oeuvre, constituée d’« un monde “artificiel” d’objets nettement différent de tout milieu naturel », créé par l’homme au travers de modes de production proches de l’artisanat.

Pour H. Arendt, l’industrialisation du travail avec la généralisation des machines et de l’automatisation dans les sociétés modernes aurait dès lors tendu à faire fondre l’oeuvre dans le travail : dans les chaînes de production des usines, la fabrication des objets s’effectuerait sur le mode du travail, n’étant plus que répétition et finalement ignorance de l’ouvrier de la forme ultime que prendra l’objet produit. Le prisme de l’innovation par retrait nous montre ici, avec le repli des objets techniques au profit d’objets de la nature tout autant utilisés que protégés par la pratique agricole, que cette dichotomie mérite d’être questionnée. Elle témoigne, en effet nous l’avons vu, de l’émergence d’organisations distribuées autour du travail agricole, et d’une résurgence en quelque sorte après la modernisation des années 1960 d’une figure de l’artisanat dans l’activité agricole, et donc de l’« oeuvre » au sens d’H. Arendt. Mais cette oeuvre inclut cette fois des objets de la nature en son sein : l’agriculture « multifonctionnelle » ne vise plus seulement à produire du grain, mais aussi à conserver, entretenir, dynamiser les processus naturels. Ainsi si pour H. Arendt l’oeuvre se fondait dans le travail avec la modernité, le retrait des objets techniques et le nouveau statut des objets de la nature, dans et autour de la production, contribuent à faire entrer alors le travail dans l’oeuvre : l’irruption dans l’oeuvre des objets de la nature et du vivant, par essence « non finis » à la fois cycliques et évolutifs, vient en effet brouiller les cartes. C’est ce que montrent les « mises en oeuvre » des objets de la nature et du travail agricole, proposant ainsi des pistes d’observation et d’analyse pour l’étude des pratiques agricoles ou d’autres activités aux prises avec la nature et le vivant.

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