Jeudi 19 décembre 2019

Frédéric Thomas

Après une formation BTA/BTS, suivie de nombreux séjours aux États-Unis et en Australie, Frédéric Thomas devient professeur de mécanique et d’agronomie dans un lycée agricole, puis débute son activité de conseil de terrain en matière de simplification du travail du sol.En 1999, il crée la revue « TCS » spécialisée dans les techniques sans labour.

Également agriculteur en Sologne, il cultive des terres sableuses hydromorphes à faible potentiel. En associant les techniques sans travail du sol, la conception de nouvelles rotations de cultures, les couverts végétaux et les apports de compost, il a réussi à améliorer la fertilité de ses sols.

Il est aujourd’hui l’un des acteurs du développement de l’agriculture de conservation en France.

L’Agriculture de Conservation : un vent d’espoir pour l’agriculture en France

L’année 2019 a été compliquée pour beaucoup. Si le premier semestre s’est plutôt bien déroulé avec des rendements confortables voire records pour les céréales d’hiver, les températures et la sécheresse de l’été suivies par la douche de l’automne et de l’entrée de l’hiver ont perturbé les plus chevronnés, semé le doute chez d’autres, voire entraîné des retours en arrière !

Résilience et flexibilité de l’AC

Cependant, ces conditions très particulières montrent encore une fois la grande résilience et la flexibilité que permet de construire l’AC. Ce sont encore ceux qui avaient suffisamment de recul et qui se sont tenus aux règles, qui ont réussi à traverser cette tempête. C’était encore une bonne idée de semer des couverts, même si leur levée et leur développement n’ont pas toujours été au rendez-vous. Cet été, c’était inutile de brûler du fioul à déchaumer afin d’exposer le sol à la chaleur, envoler l’humidité avec de la poussière et se retrouver en difficulté pour faire lever les colzas. C’était enfin prendre le risque de récupérer de la boue à l’automne avec l’incapacité de rentrer dans les parcelles sans évoquer les questions d’érosion. Ce sont ceux qui avaient des couverts en place qui ont, en partie, réussi à semer à l’automne leurs cultures, dans un environnement favorable. Cette assurance végétale leur a aussi permis de laisser certaines parcelles passer cette période difficile avec des plantes vivantes et des racines pour les retrouver dans un meilleur état plus tard ou au printemps. Ce sont ces mêmes agriculteurs qui, habilement, ont accepté de changer de cultures, faisant passer l’équilibre global de leur exploitation et la qualité de leur sol avant l’exigence d’implanter du blé quels que soient les conditions et les coûts.
Enfin, ce sont ceux, qui avaient des sols plus filtrants, plus portants et surtout avec une capacité surprenante à se régénérer, qui ont fait le moins de dégâts lors des récoltes cet automne. Retour logique soit, mais il faut accepter que cette résilience se construise patiemment.
Si ce que nous venons de vivre préfigure ce que nous allons avoir à gérer plus régulièrement avec le changement climatique, l’agriculture qui était déjà une activité complexe risque de devenir un sport de haut niveau où il faudra faire preuve de détermination et d’agilité en s’appuyant sur des sols en pleine forme avec des assurances végétales comme peut permettre de construire l’AC : autant ne pas attendre pour commencer !
2019 a été également marquée par la montée en puissance de « l’agribashing » et des « anti-tout » ! Même s’il y a de moins en moins de volontaires à réellement s’engager pour travailler dans les fermes et produire, l’ensemble de la population, animée par des « experts » et portes paroles d’ONG, largement relayés par les médias, est capable de nous dire comment faire ! Cette stigmatisation nourrit des oppositions et attise les différences entre toutes les formes d’agriculture, entraînant l’ensemble de la profession dans la confusion et les conflits. Au-delà du sentiment d’incompréhension et de la détresse que ressent le monde rural, cette situation risque d’accélérer la délocalisation de notre production agricole de qualité afin de se parer d’une vitrine verte et bucolique pour le plaisir des citadins et rurbains, envieux d’équilibrer leur vie et leurs activités très impactantes sur l’environnement.

2020, une année charnière

Ainsi, avec ce grand déballage, 2020 risque d’être une année charnière pour l’agriculture en général et au milieu de cette cacophonie, l’AC pourrait émerger progressivement comme une troisième voie apportant raison et sérénité :
• Ces accidents climatiques doublés de prix trop faibles auxquels viennent s’ajouter des contraintes croissantes, voire des impasses techniques, fragilisent toujours plus la viabilité des exploitations déjà très chancelante. Ainsi, la recherche d’économies et de sécurisation de la productivité est un élément plus que déterminant pour une grande majorité de producteurs qui constatent assez facilement ce que l’AC peut apporter chez des voisins : des bénéfices largement renforcés par les conditions compliquées de cet été et cet automne.
• Les pratiques développées par l’AC avec notamment la production de fourrage d’arrière saison et l’intensification du pâturage commencent sérieusement à s’infiltrer en élevage apportant une vision et des marges de progrès considérables. L’approche sol et auto-fertilité font également écho en viticulture, en arboriculture, en maraîchage et bien entendu, en AB où le semis direct commence à être envisagé comme le Graal !
• Les impacts positifs de l’AC sont parallèlement très faciles à constater. Il suffit simplement de parcourir des parcelles qui alternent entre boue et sol bien en place aujourd’hui, de montrer des vers de terre au travail, des insectes et des oiseaux non perturbés à la surface ou, en fin d’été, des abeilles dans des couverts Biomax pour convaincre les plus néophytes. Ensuite et en toute logique, si ces fonctions sont bien assurées, des impacts plus globaux en matière d’environnement risquent également d’être remplis : l’AC se renforce par cette cohérence ! N’hésitez donc pas à inviter vos voisins rurbains, des journalistes et même des politiques : même s’ils gardent un avis contraire, ils ne pourront plus dire qu’ils ne savaient pas !
• Si une forme de certification devait émerger ou devenir nécessaire, beaucoup argumentent qu’il est très compliqué de définir et vérifier l’AC alors que c’est plutôt le contraire. Sans chercher des arbitrages alambiqués entre le nombre de passages ou la profondeur de travail du sol ou même la couleur des machines (contrat d’objectifs), il suffit de suivre l’évolution de la matière organique des sols. Sa croissance et surtout sa stratification dans le profil témoignent très facilement des pratiques, de leur intensité mais aussi de leur cohérence. Elles traduisent même l’équilibre dynamique établi par les agriculteurs entre les actions « dégradantes » et « agradantes ». De plus, il s’agit stratégiquement d’une orientation « résultat » qui ne bride pas les évolutions, voire les réajustements qui peuvent être nécessaires, et évite de multiplier encore une fois les guerres de chapelles.
• De plus en plus de gestionnaires de bassins versants, qui récoltent l’eau en aval des parcelles agricoles, commencent à comprendre la puissance de l’AC en matière de qualité que ce soit au niveau de la turbidité, des fuites de nitrate et même des teneurs en phytos. Beaucoup de collectivités perçoivent également l’AC comme un moyen de réduire drastiquement, au-delà des sinistres, les coûts collectifs engendrés par les coulées de boues et même les inondations.
• Avec le dossier du carbone qui devient de plus en plus brûlant, l’AC risque d’être promue comme une solution facile, rapide et immédiate en matière de limitation d’émissions, de séquestration de carbone mais aussi un moyen d’atténuer fortement l’échauffement des sols en été : un facteur contributif largement mis en avant par le dernier rapport du GIEC. Il serait dommage de passer devant une si belle opportunité d’action qui en plus, est extrêmement intéressante pour les agriculteurs tout en étant porteuse de bénéfices pour l’eau, la biodiversité et l’environnement au sens large. La pression commence à être si forte que certaines entreprises commencent à réfléchir à des contrats possibles et démarchent déjà des agriculteurs. Imaginer un moteur de recherche souhaitant neutraliser son empreinte carbone qui, au lieu de vous suggérer la plantation d’un arbre, vous propose la compensation carbone d’un agriculteur local qui travaille en AC !
• Alors que la ségrégation, la division et le dénigrement sont le carburant de « l’agribashing », l’AC, avec une posture positive, est plus une démarche qui tend à rapprocher les agricultures et les agriculteurs entre eux. Plus que s’opposer, l’idée est simplement de faire mieux en utilisant moins tout en s’appuyant sur des sols en santé. à ce titre, il se peut même que la qualité intrinsèque des aliments, qu’il serait logique d’attendre avec ces approches de production, devienne progressivement un argument présenté au consommateur : encore une transition d’un contrat d’objectif à une certification de résultats !
Pour toutes ces raisons, un murmure voire un réel bruit de fond est en train de se répandre à tous les niveaux. Récemment, encore ignorée du grand public, des journalistes et des politiques, l’AC gagne en audience et se trouve de plus en plus mise en avant pour ses multiples bénéfices. En complément, sa cohérence correspond et rassure une grande majorité de raisonnables qui savent bien que l’agriculture, comme toute activité, gère des compromis : la dynamique et la trajectoire sont plus importants et stratégiques que des radicalisations souvent contre-productives !

Travailler en écosystème

Ainsi, notre vision de l’agriculture est à l’image de notre ligne éditoriale et du contenu de votre revue TCS. Avec un zeste de militantisme, nous continuerons à nous concentrer sur la communication d’exemples, d’innovations et de connaissances fondamentales autour d’une cohérence agronomique globale s’appuyant sur la préservation et même la restauration des fonctionnalités des sols avec le maximum d’autonomie par intégration de pratiques agroécologiques. L’idée est de fournir des informations et des idées afin que chacun fasse évoluer son système de production en fonction de sa situation et de ses objectifs intégrant une dynamique de progrès, sans prise de risque inconsidéré. Le tout débouchant sur une mosaïque de fermes très diverses par leurs tailles, leurs productions, leurs marchés et leurs pratiques mais travaillant le plus possible en écosystèmes afin de nourrir leurs réflexions et stimuler leur capacité d’innovations tout en renforçant leurs résiliences réciproques et globales.
L’année 2020 risque vraiment d’être l’année de l’Agriculture de Conservation !

Meilleurs vœux à tous de la part de toute l’équipe de TCS


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