Fabien Liagre, 40 projets agroforestiers en région Centre

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Cette interview a été réalisée dans le cadre du Village Agroécologique d’Innovagri qui se tiendra les 6, 7 et 8 septembre 2016.

Agroforesterie à Restinclières dans l'HéraultQuels retours d’expérience avez-vous de projets agroforestiers en Région Centre ? Quels bénéfices les agriculteurs en retirent-ils ?

Nous avons commencé à travailler en Région Centre il y a une quinzaine d’années avec une enquête pour évaluer l’intérêt des agriculteurs pour l’agroforesterie. À l’époque, 20% des personnes interrogées s’étaient dites intéressées. Quelques années plus tard, en 2006, nous avons recontacté ces personnes et la moitié souhaitaient concrétiser effectivement un projet agroforestier. Il existe donc aujourd’hui plusieurs projets d’agroforesterie dans la Région et les agriculteurs ont même créé l’Association d’Agroforesterie de la Région Centre, dont nous sommes membres. Cette association regroupe aussi bien des agriculteurs en bio, en conventionnel qu’en agriculture de conservation (40 agriculteurs membres, 28 projets agroforestiers installés dans la région et une quinzaine en préparation).

L’intérêt initial des agriculteurs pour l’agroforesterie dépend bien sûr de leur projet d’exploitation, mais les arguments revenant le plus souvent sont la question des sols, la lutte biologique ou encore la qualité des produits (teneur en protéine des céréales, qualité de la viande, label qualité en maraichage…). Les projets dans la Région sont encore jeunes puisqu’ils ont débuté en 2007-2008, les bénéfices ne sont donc pas encore visibles dans tous ces domaines (notamment sur les sols). En revanche, les agriculteurs observent déjà des résultats significatifs sur la biodiversité. Dès la première année, la maillage agroforestier mis en place avec des bandes enherbées invite une biodiversité qui était jusqu’alors absente ou en régression dans les parcelles : des carabes, des cloportes, des araignées, des vers de terre... Tout cela a un impact très fort sur les processus d’humification des sols ou sur le contrôle biologique des ravageurs, ce qui représente un bénéfice important pour les agriculteurs.

Que recommandez-vous aux agriculteurs s’intéressant à l’agroforesterie mais qui hésitent à sauter le pas ?

Malgré les arguments agronomiques et écologiques en faveur de l’agroforesterie, les agriculteurs hésitent effectivement parfois à se lancer. La première raison de cette hésitation est l’habitude de travailler sans les arbres : planter des arbres au milieu d’une parcelle est à l’exact opposé de ce que nous avons appris depuis 50-70 ans. La tendance – que ce soit au niveau de l’école, du conseil, de la recherche ou de l’administration – a plutôt été de retirer les arbres ou de compliquer leur prise en compte (ex de la PAC…). C’était parfois à bon escient, puisque c’était beaucoup au moment du remembrement et il était nécessaire d’agrandir les parcelles pour optimiser le parcellaire. Ce que nous oublions souvent, c’est que toute une partie de la Beauce était entièrement couverte d’agroforesterie et ce sont des zones qui, aujourd’hui, sont complètement déboisées. Il y a des justifications agronomiques et écologiques à y replanter aujourd’hui des arbres, puisque le système de production y a été totalement artificialisé, avec des parcelles entièrement drainées qui ne peuvent maintenir le même niveau de rendement qu’avec un apport d’engrais minéral conséquent. Or le drainage pose aussi des problèmes en termes de stabilité des sols, d’érosion de surface et de coût d’entretien. Cela devient un coût à prendre en compte, tout comme les problèmes de résistance des ravageurs ou adventices aux produits de traitement. Si le souhait est d’aller vers des principes de gestion un peu plus doux, la question de l’arbre est envisageable, notamment pour son rôle de filtration et d’assainissement des parcelles sur le long-terme et pour son impact sur la fertilité des sols. Dans ce cas, on opte pour une stratégie d’optimisation de la marge brute par une meilleure gestion des charges, plutôt que pour une stratégie de rendement maximum mais avec un objectif de marge non garanti. Il s’agit de chercher à gagner plus en produisant mieux. Bien entendu, ce n’est pas systématique car cela demande de tester, d’apprendre et donc de prendre aussi des risques ; et de raisonner sur le long-terme dans un système qui privilégie le court-terme.

Mon premier conseil aux agriculteurs souhaitant initier un projet agroforestier et d’en faire le test sur une partie de leur exploitation. Expérimenter est le propre du métier d’agriculteur – pour faire de la sélection variétale, pour améliorer la mécanisation... Un agriculteur qui n’innove pas est comme « mort » car il dépendra des conseils extérieurs, il n’innovera plus. J’ai suivi un grand nombre d’agriculteurs qui appliquaient souvent des recettes années après années, avec des conseils de structures pour les aider à doser les engrais ou les traitements. On perdait le sens de l’observation des sols, des auxiliaires, des plantes indicatrices, au profit des recettes et de la recherche des aides maximales. Sauf que nous avons perdu de vue que la rentabilité pouvait aussi se dégager dans une autre manière de travailler, en faisant plus d’agronomie justement. Il faut savoir se poser quelques temps et se poser les questions importantes pour son projet, notamment celle-ci : comment je travaillerais si je n’avais plus la PAC ou si le prix des engrais devenait une charge trop lourde ? Je ne dis pas qu’il faut tout arrêter, mais retrouver le sens de l’innovation qui est au cœur de métier de l’agriculteur. En agroforesterie, nous pouvons essayer un projet test sur 3-5% de notre surface pour voir ce que cela donne. À partir de là, je peux évaluer l’impact sur les rendements, les difficultés liées à la présence des lignes d’arbres sur la circulation des machines, etc. La première étape est de se familiariser avec l’agroforesterie, après cela, il est possible de lever un certain nombre d’idées reçues. Quasiment tous les agriculteurs qui se sont lancés dans la Région en 2007 ont replanté la même surface, voire le double de ce qu’ils avaient planté initialement, après 4 ou 5 ans.

En deuxième lieu, il est vrai que l’attente ne joue pas en faveur ni du projet agroforestier, ni du projet de l’exploitation puisque les arbres mettent un certain temps à pousser. En hésitant pendant 5 ou 10 ans, c’est autant de retard que nous aurons au moment d’exploiter ces arbres et ce capital, ou de bénéficier des services rendus. Certains agriculteurs qui se sont lancés rapidement se retrouvent à l’âge de la retraite avec un capital de 2 000 à 5 000 arbres, avec une valeur sur pied pouvant dépasser le million d’euros. Cela prend tout de suite une autre tournure ! Que ce soit pour la retraite, la reprise par les descendants ou pour la revente.

Un troisième argument est celui du changement climatique qui, lui aussi, se joue sur un temps long. Nous ne le voyons pas forcément d’une année sur l’autre mais c’est quelque chose qui sera vraiment impactant d’ici 20 à 40 ans. Le rôle de l’agroforesterie par rapport au changement climatique est un argument fort en sa faveur, surtout en terme d’adaptation des cultures et du système de production à ses effets, tels que les coups de chaleur, les sécheresses ou même les surplus d’humidité. L’arbre joue un rôle tampon et nous le constatons très fortement sur les vieilles parcelles agroforestières : à chaque sécheresse, les résultats sur ces parcelles sont bien meilleures que sur les parcelles de culture pure. Ici donc, c’est pareil : franchir le pas maintenant est une sorte d’assurance pour dans 20 ou 30 ans.

Pensez-vous que le Plan National de Développement de l’Agroforesterie, lancé par le Ministère de l’Agriculture en décembre dans le cadre de son projet agro-écologique pour la France, peut donner une impulsion à cette pratique ?

C’est une question un peu délicate car très politique, même si je pense qu’il y a une volonté du gouvernement – en tout cas dans la communication – de favoriser l’agroforesterie. Dans les faits, l’agroforesterie n’est pas vraiment aidée, notamment au niveau du premier pilier de la PAC où nous avons même régressé puisque l’éligibilité est passée de 200 à 100 arbres à l’hectare. Dans la conditionnalité, les arbres sous toutes les formes (haie, vergers, linéaires) sont toujours considérés comme non productifs et compliquent les déclarations et les contrôles. À quand une conditionnalité non pas sur des critères de surfaces mais sur des objectifs agronomiques ? Ce Plan National présente un grand nombre d’actions, souvent intéressantes voire essentielles, mais aucun budget n’y est affecté, ce qui est tout de même limitant. Alors certes, le fait d’en parler peut donner un petit coup de boost. Par ailleurs, cela incite certains partenaires à travailler ensemble, ce qui est plutôt une bonne chose. Je suis par exemple engagé, à titre personnel, dans un groupe de travail sur les aspects juridiques de l’agroforesterie, notamment au niveau des contrats et baux ruraux. Sur cet aspect, nous avons besoin de clarifier la place de l’agroforesterie. Une telle collaboration ne requiert pas de gros budget et permet à différents acteurs – Ministère, Chambres d’Agricultures, etc. – de travailler ensemble sur des sujets particuliers, ce qui est plutôt positif. Au-delà de cela, je me pose de vraies questions sur l’impact réel que ce plan peut avoir. Je me dis parfois que si l’argent mis pour son élaboration et la communication était investi sur des groupes de travail efficaces, on avancerait plus vite sur le terrain. Mais c’est peut être un peu facile de dire cela !

Comment définissez-vous l’agro-écologie et comment l’agroforesterie peut-elle s’y inscrire ?

Pour moi, l’agro-écologie est une manière de produire en essayant de s’affranchir au maximum d’apports extérieurs, notamment en termes d’intrants, pour reposer la production sur des principes plus naturels et écologiques. Il s’agit donc de tirer partie des processus agronomiques et écologiques existant sur ses parcelles – au niveau du sol, du climat, de la biodiversité, etc. – pour devenir plus autonome vis-à-vis de l’extérieur. Nous avons beaucoup artificialisé notre manière de produire au cours des cinquante dernières années : nous faisions appel à un produit de traitement pour résoudre nos problèmes de ravageurs, nous cherchions une forme de mécanisation pour le travail du sol, nous faisions des « bilans NPK » pour la fertilisation... Pour moi, l’agro-écologie (bien que le terme soit un peu dévoyé) part de l’intention de donner un peu plus d’indépendance aux agriculteurs dans leur mode de production. L’objectif n’est pas un objectif de rendement mais d’amélioration de la marge à l’hectare. Un objectif qui n’est pas secondaire est de retrouver un sens noble au métier de l’agriculteur en faisant plus d’agronomie, d’innovation, d’échanges… Dans un réseau plus transversal et non pyramidal, où le chercheur trouvait, le technicien conseillait et l’agriculteur appliquait. Là, on travaille ensemble, ou en tout cas, c’est ce que l’on devrait faire !

L’agroforesterie s’y inscrit tout à fait car elle peut participer à cette indépendance à bien des niveaux. Dans les processus de fertilisation, par exemple, l’arbre améliore les bilans carbone et azote organiques, est capable d’altérer sur le long terme la roche-mère pour en remonter des éléments minéraux et les rendre disponibles aux cultures. Il est aussi capable d’accueillir toute une faune d’auxiliaires pour répondre aux problèmes de ravageurs. Il faut savoir que le nombre de fleurs produites par 4 ou 5 arbres adultes peut être équivalent à un hectare de prairie, comme la PAC nous incite à en mettre au détriment des surfaces cultivées. De tels aspects entrent donc complètement dans une logique agro-écologique.

Que désirez-vous présenter lors de votre atelier à Innov-Agri et que pourrons-nous apprendre lors de votre conférence ?

Je souhaite aborder la complémentarité de l’arbre et des systèmes de production dans le contexte de la Région Centre. C’est une Région où la productivité est très variable avec des rendements allant de 60 à plus de 100 quintaux à l’hectare, donc y replanter des arbres pose effectivement quelques questions. Est-il pertinent de remettre des arbres dans des parcelles qui, historiquement, avaient beaucoup d’agroforesterie, mais qui sont aujourd’hui drainées quasiment à 100% ? Faut-il remettre des arbres dans les parcelles de la Sologne déjà si arborée par ailleurs ? J’aborderai donc ces sujets-là dans mes interventions : l’aspect productivité d’une part et, d’autre part, les contraintes liées au sol et les techniques de drainage en agroforesterie. Je m’appuierai sur des exemples d’agriculteurs en Région Centre, mais aussi sur une expérience menée à l’INRA de Nouzilly pour justement voir l’impact des arbres sur le drainage du sol, y compris en présence d’un drain artificiel. Dans notre atelier, des agriculteurs agroforestiers de la région Centre nous accompagnerons pour parler des objectifs des projets, de mise en place et de gestion, des perspectives régionales...



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