Bernard ou le bonheur de trouver d’autres voies

Terre de Touraine, 16 juillet 2010 -

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Tcéiste ? Non Sdéiste, Bernard. Un agriculteur du sud Touraine comblé par le retour en force de l’agronomie sur sa ferme. Un regain d’intérêt pour son métier qui n’est pas prêt de le lâcher.

Moissonné un lundi, le champ d’orge a reçu les graines de son couvert suivant… le jeudi, trois jours plus tard. Ici sur cette parcelle argileuse difficile, trois jours après avoir engrangé sa récolte de grain (68 q/ha), Bernard Destouches, polyculteur- éleveur de Chaumussay a semé directement dans le chaume. Entre deux, il a pressé et retiré la paille et épandu un amendement de fumier de volaille. Désormais le mélange de moha et de trèfle d’Alexandrie levé, pousse, dopé par la chaleur et les pluies orageuses. Fin août, au coeur de l’été, l’agriculteur pourra y installer son troupeau pour pâturer au fil ce fourrage peu coûteux (50 euros de semence par ha) ou bien enrubanner la seconde quinzaine d’octobre 6 à 7 tonnes de matière sèche d’énergie et de protéines. Détruit à la première gelée, il assurera portance et protection du sol le temps que la culture d’automne s’installe.

Sur cette exploitation de 155 ha, l’agriculteur ne laisse pas de répit au sol, lui proposant encore et encore de produire ce qui se fait de mieux pour lui… de la matière organique. Depuis douze ans, il a quasiment raccroché la charrue et il apprend. Ses échecs se font expériences ; il apprend seul, la bêche à la main pour voir ce qui se passe « dessous  », la structure, les vieilles semelles de labour qui bloquent les racines, les mauvais tours joués par certains outils à dents passés au mauvais moment. Il apprend aussi et surtout avec les autres, dans le cadre d’un groupe de « Sdéistes  », l’association Base. Il apprend enfin en lisant, et en participant à tous les stages l’intéressant, cet hiver pas moins de trois avec la chambre d’agriculture d’Indre et Loire.

« Le labour restructure en apparence, retourne la population d’adventices mais ses inconvénients sont conséquents. Le versoir gourmand en carburant dilue la matière organique, brasse quantité de graines facilitant leur levée. En fait, moi je cherche à remuer le sol le moins possible. » Pour contenir les maladies, les ravageurs et surtout la flore concurrente ce « paysan », comme il le revendique, allonge ses rotations, associe les plantes entre-elles, installe systématiquement les couverts d’interculture, optimise les désherbants. Le chemin n’est pas sans embûches mais il avance Bernard. Les problèmes sont légion et les solutions offertes par la nature aussi.

Les limaces dans les blés ? Si l’on est après colza, et bien il suffit de leur laisser manger les repousses de colza tant qu’il ne gène pas le blé en herbe. En matière de gastronomie, le gastéropode n’est pas un gourmet, du genre conservateur il continuera de boulotter son menu de crucifère. S’il n’y a pas de graminées à détruire, un passage d’Allié suffit à le dégager.

Quand les repousses se révèlent menaçantes, l’idéal réside dans un glyphosate à 1,5 litre additionné de sulfate d’ammonium et d’huile, « 48 heures après le semis ».

Allonger et enrichir les rotations

S’il est féru d’agronomie, le sdéiste n’est pas bio pour autant. « Il nous reste des molécules à disposition, alors autant s’en servir tant qu’elles sont autorisées. » S’il y a infestation, chlortoluron et isoproturon à l’automne et DFF Fox pro en sortie hiver, jamais en systématique ; l’intervention est toujours raisonnée parcelle par parcelle. Les champs sont nourris avec le fumier du troupeau bovin et de fumiers de volailles à raison de 4 tonnes tous les deux ans ; sur les terres acides, l’entretien en bon père de famille reste la règle ; un marnage triennal, grâce à la Cuma d’Abilly. Sur blé, ce pionnier de l’agriculture de conservation apprécie les qualités de la kiesérite pour ses apports de magnésie et de soufre. La kiésérite est un engrais naturel d’origine minière très riche en sulfate de magnésium à assimilation progressive et durable. Au fil des années, l’agriculteur (il refuse le mot d’exploitant agricole pour sa connotation péjorative) allonge la rotation. En 2010, l’occupation de la SAU se partageait entre 60 ha de blé (six variétés dont un mélange), 16 ha de tournesol, 21 ha de colza, 5 ha d’orge d’hiver, 10 ha de luzerne porte graines. En 2011, l’assolement s’enrichira de pois, de féveroles associées avec vesce et lentille alimentaire. En intercultures, après de multiples essais, l’agriculteur a choisi d’abandonner l’avoine peu coûteuse mais « graissant le sol » pour une palette composée de cameline, de fenugrec, de moutarde, de vesce et de gesse, de pois alimentaire. « Mine de rien, la richesse de la rotation, la diversité des racines et de leur façon d’explorer le sol, restitue en surface aux cultures suivantes, les éléments NPK stockés voire parfois bloqués en profondeur. »

Cette année le tournesol a été semé sur couvert de moutarde, avoine et vesce semé le 10 août 2009 ; l’interculture de blé sur blé, avoine+phacélie+trèfle d’Alexandrie. « En tournesol, je préfère semer dans un sol réchauffé, quand la minéralisation est lancée. Le mieux, c’est de passer avec un outil à dents en sol suffisamment ressuyé pour ne pas lisser mais encore assez humide pour que la terre fine ne comble pas les fentes,  » conseille-t-il. Condition de la réussite, ne pas tasser le sol, rouler en basse pression sur sol portant.

Le rôle majeur de la luzerne

La luzerne est au cœur de la réussite du système. Après trois années de récolte des graines souvent après fauche d’une première coupe de fourrage, la plante fourragère a été laissée en place l’an dernier. « Délicatement assommée » mais non détruite par un désherbant blé classique (nouvelle sulfo sans rémanence de type Aback à 25 g/ha, Primus à 0,05 l/ha + huile), elle a laissé durant sa léthargie le temps nécessaire à l’installation d’un blé d’automne. En février-mars, second blocage « de la bête » avec un Allié à 8 g. A quelques jours de la moisson, elle n’attend que le moment d’être libérée de son encombrant compagnon pour repartir de plus belle et offrir au moment de sa floraison un fourrage estival de qualité. « L’an dernier, 40 vaches ont mangé le fourrage de neuf hectares durant 25 jours ». Les prairies ne sont plus retournées mais systématiquement sursemées mi-août en fétuques, trèfles blancs et dactyle.

Soucieux de minimiser ses coûts de production avec le semis direct intensif, l’agriculteur cherche aussi à valoriser les produits de son troupeau. Le taux de renouvellement est élevé, un tiers. Un quart des vaches sont inséminées. Les mâles sont vendus au printemps, les génisses vendues et les mères réformées, abattues à Tournon, sont commercialisées par les Leclerc de Loches et d’Amboise. Avec le recul, l’agriculteur comme nombre d’adeptes du semis direct n’est pas prêt de revenir en arrière. « Bien sûr on a des loupés, des échecs. Mais il y a la force du groupe bénéficiant de l’expérience de chacun. »

Quand il constate la régularité de ses levées de tournesol et les rendements obtenus en céréales cette année, Bernard se dit qu’il est sur la bonne voie.


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